Lettre d'Alexis Léger à Gustave-Charles Toussaint

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A Monsieur Gustave-Charles Toussaint
Conseiller juridique
à la légation de France en Chine
Grand Juge consulaire
en session à Shanghaï

Pékin 29 mars 1921

Cher ami, je m'en vais.
Je suis désolé de partir sans avoir pu vous serrer affectueusement les mains.
Je quitte la Chine sans esprit de retour. Il ne faut s'accoutumer nulle part, surtout pas en Asie. Je suis homme d'Occident et n'ai jamais fumé l'opium. J'aurai toujours une selle anglaise dans mes bagages, aussi bien qu'une boussole de marin. Nous avons d'ailleurs tous deux consumé assez de choses en Chine pour avoir droit à cette maxime ptolémaïque que nous aimions nous répéter en plein désert de Gobi : "Que l'on me donne à boire de l'eau qui court !..." Et de vie ou de mort, nous en savons aujourd'hui assez pour n'avoir plus à écouter en Chine "ce dont entre eux les poids de l'horloge devisent". (Le vers est bien de vous, cher ami.)
Courons donc nous renouveler. Passer outre est le mot d'ordre. Vous comprenez bien toutes ces choses, vous qui m'avez été en Mongolie un si bon compagnon d'aventures. Je regrette infiniment que les évènements de Russie ne nous aient pas permis d'effectuer cette expédition au Kamchatka que nous avions ensemble déjà si bien préparée. Désolé aussi de n'avoir pu vous joindre, l'automne dernier, à Feng-Chen, pour courir avec vous, sur un "cheval couleur de loup", les 450 kilomètres de pistes boueuses ou torrentueuses en pays déserts jusqu'à la grande tente jaune, reliquaire du cercueil d'argent de Gengis Khan. Vous êtes, si je ne me trompe, le troisième Français, après Bonin et de Lesden, à avoir su vous payer ce luxe, qui valait bien vos trente jours de diète nomade aux galettes de sorgho et au lait aigre. Cela me manquera toujours.
Je n'emporte rien d'Asie, que ce crâne de cheval rapporté du Gobi et cette pierre de foudre de chaman ramassée près du Tolgoït d'Ourga.
J'ai hâte de quitter Pékin. C'est un maître mot, sur la langue, que celui de "satiété". J'en ai assez, soudain, de ce grand style de raison d'une Chine imaginaire ; assez des cortèges de papier de la rue chinoise ; assez de ces pigeons à sifflets d'argile dans le ciel de Pékin ; assez des révérences de cette huppe familière sur le toit de tôle de la légation.
La Chine a suffisamment élargi pour moi le champ de mon regard terrestre sur l'étroite planète. Je ne rêve pour l'instant que de vie en haute mer et de navigation à voile entre les îles d'Océanie. Je vais consommer là le temps de congé dont je dispose et que je n'ai pu affecter à mon vieux projet de rentrée en Europe par l'Asie centrale. Je m'embarque à Tientsin sur un petit vapeur japonais qui me fera mieux connaître les petites îles du détroit de Corée et de la Mer intérieure du Japon. Je prendrai à Yokohama le Shinyu Maru pour les îles Hawaii, et à Honolulu je trouverai quelque "tramp" pour les mers du Sud. Votre Padma Sambava a assez dansé pour moi sa danse de crânes sur les terrasses d'agate du Gobi : il me faut maintenant les tables nues de la mer.
Je rentrerai plus tard par l'Amérique, après m'être refait assez d'os et d'écorce pour présenter au Quai d'Orsay l'actualité d'un homme, et non d'un spectre.
Bien cher ami, cher grand Chaman, nous nous reverrons sûrement ailleurs. Il vous faut, en attendant, poursuivre la publication de votre grand texte tibétain, car le Padma Tanguig est une chose belle et d'importance. Pelliot m'a promis de vous assister auprès des grands éditeurs scientifiques. Il faut aussi, je vous le demande, publier les vers de Gustave-Charles Toussaint.
Si vous rentrez avant moi en Europe, saluez pour moi votre Bretagne natale. Elle a toujours été terre sainte pour ceux qui, comme moi, comptent dans leur ascendance antillaise trois siècles d'"hommes d'Atlantique"?

De tour coeur vôtre.

Alexis Léger

Cette lettre est accompagnée d'une note que voici :

"Magistrat colonial, dont la carrière s'était déroulée d'abord à Madagascar, puis en Indochine, le Président Toussaint, par passion pour l'Asie, avait accepté finalement en Chine le poste, nouvellement créé, de conseiller juridique auprès de la Légation de France à Pékin, avec compétence de grand juge consulaire sur tout le ressort judiciaire de nos consulats en Chine avant l'abolition du régime des Capitulations.
Orientaliste spécialisé dans l'étude du tibétain, voyageur inlassable sur les terres de haute Asie, il s'était acquis l'estime des milieux scientifiques par une oeuvre en cours de longue haleine, la traduction du grand ouvrage de liturgie tibétaine, le Padma Tanguig ou Décret de Padma, histoire des existences du guru Padmasambhava, fondateur du lamaïsme, d'après un manuscrit sacré acquis en 1911 à la lamaserie de Lithang.
Saint-Leger Leger accueillait Gustave-Charles Toussaint comme ami, dans son intimité de Pékin, avec les orientalistes Staël-Holstein, Pelliot, Granet, Bacot et quelques philologues japonais. Il l'eut avec lui comme compagnon en Mongolie.
Poète à ses heures, Gustave-Charles Toussaint devait publier, en 1935, en tirage restreint H.C., à Paris, un recueil de poèmes intitulé Miroirs de goules. Au souvenir de son expédition en Mongolie avec Saint-Leger Leger, il avait consacré le poème suivant : J'ai marché.

La lettre se trouve à la page à la page 893 des Oeuvres Complètes de Saint-John Perse dans la collection Bibliothèque de la Pléiade aux éditions Gallimard. La note se trouve dans le même ouvrage à la page 1243.

Sur cette lettre et Gustave-Charles Toussaint, on trouvera d'intéressants commentaires dans le livre de Catherine Mayaux, Les Lettres d'Asie de Saint-John Perse - Les Récrits d'un Poète aux Editions Gallimard - Cahiers Saint-John Perse 12.


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