Parce que certains problèmes soulevés par des économistes d'hier n'ont rien perdu de leur actualité, la lecture de textes écrits par des représentants de l'économie en train de se constituer reste bénéfique pour l'économiste d'aujourd'hui. Le statut épistémologique de la discipline n'a pas fini de provoquer bien des interrogations; aussi, penser les savoirs économiques dans leur passé et dans leur genèse peut apporter des éclairages utiles. Réfléchir sur la nature de l'objet de l'économie politique ( et sur sa transformation) conduit à éviter de prendre comme allant de soi des méthodes et des outils d'analyse qui n'ont fini par s'imposer qu'après des débats entre des esprits de premier ordre.
Site mis à jour en juillet 2000 ( 82 pages)
Introduction.
1 / Les pionniers.
2 / Un précurseur du néoclassicisme: Augustin Cournot ou le problème de la genèse théorique du savoir économique mathématisé.
3 / Débats thématiques et méthodologiques au 20 ème siècle: explorations.
Conclusion. L'économie politique dans son histoire: de grandes figures de leur temps et du nôtre.
Joël JALLADEAU, Université de Poitiers
Faculté de Sciences économiques
86022 Poitiers ( France )
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L'autonomisation de l'économie politique par rapport aux autres sciences de la société s'est réalisée parallèlement au renforcement d'une sphère économique au sein du système social. Si on peut faire remonter à l'Antiquité et au Moyen Age l'existence des premières références économiques, il n'en reste pas moins qu'elles sont fortement teintées de considérations juridiques et morales.
La réflexion économique proprement dite a émergé au 16 ème siècle. Les conseillers du souverain s'interrogent sur la manière d'accroître l'enrichissement du Prince et, à travers lui, celui de l'ensemble de la société. De nos jours, l'expression " science économique" s'est substituée à la vieille appellation d'économie politique. La première terminologie apparaît plus objective, plus libre de connotations implicites que la seconde; elle évoque davantage les sciences dures. La littérature d'intention scientifique ne s'affirme qu'au 20 ème siècle. Elle est le résultat du projet de physique sociale que formulaient les pères fondateurs de la discipline ( Smith, Ricardo, Walras ) en s'appuyant sur des analogies empruntées à la physique. Parce que cette dernière représente la science aboutie, c'est par rapport à elle que les autres sciences se configurent. Toutefois, l'objet de l'économie politique n'a, en aucune façon, la caractéristique d'une évidence dans le dernier quart du 18 ème siècle et encore moins antérieurement. Et pourtant, les économistes contemporains ne se sentent pas totalement désorientés par les travaux et démarches de certains pionniers de l'économie politique.
C'est ainsi que l'importance accordée à la mesure dans les premières études d'arithmétique politique à la fin du 17 ème siècle introduit immédiatement le lecteur sur le terrain du quantitatif dont l'économiste actuel fait largement un trait majeur de la démarche scientifique.
Parce que l'aspect spatial des activités lui paraissait une dimension importante du fonctionnement de l'économie nationale Richard Cantillon élabora une première représentation de l'économie dans l'espace. Même s'il reprenait des idées communément partagées au 18 ème siècle il apporta une contribution déjà décisive à l'autonomisation de la discipline tout en lui reconnaissant sa dimension spatiale. Pendant longtemps la théorie économique est restée coupée de ses bases spatiales; cette séparation imprègne désormais le cur du programme de recherche néoclassique.
La recherche d'analogies structurantes a toujours été une démarche des économistes essayant de jeter les bases d'une appréhension scientifique de l'économie. La mécanique constitue ainsi le modèle de scientificité dont les économistes vont chercher à se rapprocher. Boisguillebert, un des premiers auteurs à l'origine de l'idée de circuit économique, utilise ainsi l'image de l'horloge pour faire saisir le jeu des enchaînements économiques. Bien sûr, c'est moins la rigueur mathématique qui était privilégiée chez les pionniers que l'idée d'harmonie universelle qui la sous-tend. Il faudra attendre Augustin Cournot pour qu'une conception extrêmement lucide de la théorisation économique soit proposée. Les Recherches de 1838 sont un ouvrage dont la modernité méthodologique reste toujours saluée par les économistes contemporains.
A côté de ces pionniers et de ce précurseur de l'analyse économique, un auteur, au tournant du 20 ème siècle, mérite également de retenir l'attention en raison des interrogations méthodologiques dont il fit preuve. Il s'agit de John Bates Clark dont la position méthodologique semble avoir changé de cap. L'itinéraire qui conduit J.B. Clark du rejet initial de l'économie théorique à son adhésion finale à l'approche orthodoxe constitue-t-il une révision déchirante de ses conceptions initiales ou seulement une inflexion méthodologique? A l'origine du développement du marginalisme aux Etats-Unis, il a pourtant commencé par exposer des vues critiques à l'égard du système de marché. Ce faisant, il a pu exercer une certaine influence sur un de ses plus fameux élèves Thorstein Bunde Veblen. Alors que ce dernier allait être à l'origine de la dissidence institutionnaliste, le maître allait bifurquer vers des voies de recherche plus traditionnelles. Présenter la conversion méthodologique de J.B. Clark revient à rendre compte du cheminement d'un auteur qui, dans sa Philosophy of Wealth , s'est mis en route sous l'influence de l'école historique allemande et qui, quatorze ans plus tard, publie un nouvel ouvrage- Distribution of Wealth - qui le range parmi les initiateurs de la pensée théorique aux Etats-Unis. De même, la commémoration du centenaire de la publication de la Théorie de la classe de loisir (1899) permet de s'interroger sur la négligence traditionnelle du luxe et de la consommation liée au statut dans la théorie économique.
Le statut épistémologique de la science économique n'a pas fini de provoquer des questionnements même chez les représentants les plus notoires de la discipline, comme on le voit dans les travaux de John R. Hicks, prix Nobel de 1972.
Ainsi, une triple série de gros plans de grands noms du savoir du passé sera effectué. D'abord, un réexamen sera réalisé de quelques grandes figures pionnières de l'économie politique des 17 è et 18 èmes siècles. Ensuite, un coup de projecteur sera effectué sur Augustin Cournot qui, dans la première moitié du 19 ème siècle, avait posé les fondements de l'analyse néoclassique. Enfin, John Bates Clark, Thorstein Veblen et J.R. Hicks illustreront les débats du 20 ème siècle .
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1. LES PIONNIERS.
1/ MESURE, COMPARAISON, FELICITE PUBLIQUE: l'arithmétique politique anglaise à la fin du 17 è siècle réinterprétée.
Le fait que la Richesse des Nations d'Adam SMITH devienne le texte fondateur de l'économie politique classique a conduit à ignorer, bien souvent, l'histoire du savoir économique avant 1776. Le troisième centenaire de la formulation de ce qui a pu être appelée la loi King -Davenant ( 1699 ) est une bonne occasion pour revisiter les efforts pionniers des initiateurs de l'économie empirique quantitative .
Les auteurs dont nous allons présenter les contributions méthodologiques ont en commun un certain esprit qui incite à les ranger sous la même enseigne : celle d'arithmétique politique anglaise. John Graunt ( 1620-1674 ), Gregory King ( 1648-1712 ), Charles Davenant ( 1656 -1714 ) sont les figures marquantes de cette première tentative d'économie positive initiée par William Petty ( 1623-1687 ) .
L'expression d'arithmétique politique fut forgée par Petty en 1671 mais, c'est un de ses disciples , Charles Davenant qui en donna la meilleure définition (1): " l'art de raisonner avec des chiffres sur les objets relatifs au Gouvernement "( 1711 , 1 , p. 128 ) . L'analyse numérique esquissée par ce courant de pensée " devait rester pratiquement lettre morte pour la plupart des économistes pendant deux cent cinquante ans " ( Schumpeter, 1, p. 295); le célèbre auteur de l'Histoire de l'analyse économique fait probablement référence à la naissance de l'économétrie ( L' Econometric Society fut fondée en décembre 1930 ). A l'exception de Richard Cantillon dont le Supplément à l' Essai sur la nature du commerce en général a été perdu, le recours aux méthodes quantitatives disparaît du paysage intellectuel à la fin du 18 ème siècle pour revenir avec force sur le devant de la scène à l'époque contemporaine .
Au-delà du mercantilisme, les arithméticiens politiques anglais tentent de mettre en uvre une nouvelle formulation et de nouvelles modalités de traitement des questions économiques. La célèbre maxime de Petty selon laquelle les chercheurs devraient s'exprimer " en termes de nombres , poids et mesures " ( 1905 , 1, p. 268) traduit bien l'idée que le dénombrement est la quête centrale de ce groupe d'auteurs anglais. Le langage courant constituant l'unique véhicule des pensées économiques antérieures, ils ont conscience de l'originalité de leur démarche; l'arithmétique politique est un art encore " peu communément pratiqué " et, par suite, " non encore poli et que le temps pourra porter à la perfection" (Davenant, 1771, 2, p. 170) lorsque les défauts et les insuffisances viendront à être rectifiés par " toutes les personnes ingénieuses et sincères" ( Petty , 1905 , 1 , p. 269 ) .
Fondamentalement , ce qui est en jeu n'est autre que le statut de cette ébauche d'économie positive apparue à la fin du 17 ème siècle. Pour les arithméticiens politiques, l'activité scientifique se caractérise par la mesure; la science repose sur l'articulation étroite entre les raisonnements, les données numériques et les représentations statistiques. Il s'agit ici de caractériser les buts et les méthodes de cette première économie quantitative tels qu'ils peuvent être mis en évidence à partir des travaux de Petty , Graunt et Davenant .
I - L'OBJET DE L'ARITHMETIQUE POLITIQUE.
L'arithmétique politique n'est pas une étude économique désintéressée ; c'est , au contraire, une analyse conduite avant tout à des fins pratiques. Davenant et Petty, à l'égal de Graunt, ne souhaitent pas s'engager dans des " spéculations oiseuses et inutiles" ( Graunt , 1909 , 2 ,p. 358 ). L'observation et le dénombrement ne peuvent être dissociés de l'usage auquel l'information quantitative est destinée. L'arithmétique politique sert avant tout à éclairer les pouvoirs publics afin que les décisions et mesures de politique économique soient les meilleures possibles dans l'intérêt du pays tout entier. C'est par le triple mérite que ses initiateurs lui reconnaissent que l'analyse nouvelle peut être la mieux appréhendée .
1 . C'est d'abord un avantage national qui pourrait être retiré de l'emploi de l'arithmétique politique . C'est une préoccupation commune à tous les auteurs mercantilistes .
Au plan global , l'information quantitative a pour but premier l'instauration d'un" gouvernement bien sûr et facile " ( Graunt , 1905 , 2 , p. 440 ) visant à " l'établissement de la paix et de l'abondance " nationales ( Petty , 1905 ,1 , p. 150 ) . Il est à remarquer que cette dernière expression se retrouve de façon significative chez Graunt ( 1905, 2, p. 438). Dans les divers domaines de l'activité économique ( population, taxation, revenus publics, commerce national, échanges internationaux, états des richesses et des dépenses ) des questions en termes de nombres et de proportions, de taux d'augmentation et de durée d'accroissement doivent être posées. L'information quantitative obtenue à partir des réponses à ces questions permettrait, du point de vue de nos auteurs, un meilleur fonctionnement du jeu économique et de la vie sociale ainsi qu'une maîtrise, par le souverain et ses premiers ministres, de variables économiques clé. En prenant appui sur des études réalisées à partir d'une base économique quantitativement informée " commerce et gouvernement deviennent plus certains et plus réguliers " ( Graunt , 1905 , 2 , 439 ).
Ce sont, aussi, des avantages plus spécifiques qui pourraient être obtenus. L'étude de la population, par exemple, permettrait non seulement de connaître la répartition des habitants selon l'âge, le sexe, la profession ou la catégorie sociale, mais rendrait également possible la connaissance de la consommation " de manière à ne pas espérer faire un commerce là où il est impossible " (Graunt, 1905, 2, p. 439). De même, pourraient être connus la proportion des travailleurs productifs par rapport à ceux qui " ne font absolument rien sinon d'apprendre à dépenser ce que les autres gagnent " ou le nombre de ceux qui vivent de métiers relatifs au seul plaisir et au luxe ( Graunt , 1905 , 2 , pp. 439-440 ) .
Enfin, la dénonciation des idées fausses serait aussi une des vertus de l'arithmétique politique. A suivre Petty, la substitution d'un critère d'évaluation de la richesse nationale en termes " de nombres , d'arts et d'industries " au critère erroné de la seule dimension géographique du territoire permettrait d'éviter de nombreux conflits entre nations.
2. Le recours à l'arithmétique politique permettrait, ensuite, de mieux atteindre un objectif de puissance relative .
La grandeur comparative des Etats est une notion habituelle de la littérature de l'époque. Pour Davenant, l'arithmétique politique loin d'être une pure affaire de " spéculation de cabinet " ( 1771 , 2 , p. 135 ) sert à informer un gouvernement de la richesse, de la puissance, du commerce et des revenus d'un pays relativement à l'état et à la condition de ses alliés et de ses ennemis. Dans la situation de crise que connaît l'Angleterre ( 2 ), Petty s'interroge avant tout sur l'avenir réservé au Royaume-Uni face aux menaces que font peser sur lui, la France et la Hollande. Son arithmétique politique aura pour objet de démontrer que " les obstacles à la grandeur de l'Angleterre ne sont que fortuits et peuvent être facilement écartés", que " les affaires du pays ne sont nullement dans un état critiquable " et qu'au contraire, la puissance et la richesse ont augmenté pendant les dernières décennies; en dernière analyse, les Anglais sont appelés " à mener le commerce du monde commercial tout entier". L'idée partagée par l'ensemble des arithméticiens est la recherche de voies et moyens permettant à une nation d'être bénéficiaire dans les échanges commerciaux internationaux. Pour eux , à n'en pas douter , " la plus grande entreprise du monde consiste à rendre l'Angleterre aussi importante dans le commerce que la Hollande, car il n'y a dans le monde, précise Graunt, qu'une proportion déterminée de commerce " ( 1905 ,2 , p. 383 ). Cette dernière remarque montre que nos auteurs, comme tous les mercantilistes, proposent la réalisation d'un idéal national dynamique mais que, simultanément, leur perspective analytique se combine à une conception entièrement " statique des ressources économiques globales du monde " ( Heckscher , 2 , p. 25 ). Les échanges internationaux sont considérés comme un jeu à somme nulle dans lequel une économie ne peut croître qu'aux dépens des autres .
En dernière analyse, ce sont les événements qui incitent avant tout les pouvoirs publics à développer leur information. A une époque marquée par un rude affrontement entre pays, la richesse du royaume est le signe d'une indépendance économique face aux autres nations .
3. Au-delà de ses buts explicites , il semble que l'arithmétique politique puisse s'interpréter in fine en tant qu'outil de rationalisation des pratiques sociales . C'est parce qu'elles apporteraient "une connaissance claire" que l'information et l'analyse quantitatives pourraient remplir plus largement cette fonction. Par l'établissement de proportions et de relations numériques, la quantification fournirait, par elle-même, une forme de savoir libre de tout biais. Les arithméticiens craignent les effets déformants d'une spéculation purement fondée sur des idées générales posées a priori .
L'essai de Petty est, à cet égard, un véritable manifeste empiriste ( cf.,ci-dessous, p. 7s.). Parce que " l'ignorance du nombre de la population, de la valeur du commerce et de la richesse, constitue souvent la raison pour laquelle cette population est inquiétée inutilement, c'est-à-dire par les charges doubles et les vexations de deux ou plusieurs perceptions dont une seule aurait suffi " ( Petty ; 1905 , 1, p. 29 ) l'arithmétique serait par elle-même génératrice d'ordre ( 3 ). Les données relatives à la population dans toutes ses composantes permettraient, par exemple, de déterminer les besoins du royaume en universitaires et hommes de loi; l'adjonction de statistiques de mortalité et de morbidité permettrait de connaître les besoins en médecins. Les prélèvements publics pourraient, de la même façon, être limités à la couverture stricte des dépenses publiques. Des études relatives à la valeur des propriétés pourraient être réalisées et les impositions sur les terres judicieusement établies de telle sorte que serait supprimée une des causes de conflits s'élevant entre parties civiles et autorités administratives. Petty aborde même le problème de la répartition inégale des richesses. Face à cette question, source de violentes discussions sociales, il ne va pas, cependant, jusqu'à proposer la suppression complète des disparités sociales et politi-ques. Il considère que la distribution sera toujours inégale: " que quelques -uns soient plus pauvres que d'autres , cela a été et sera toujours " ( 1905 , 2 , p. 681 ). Affrontements et conflits lui paraissent inhérents à toutes les formes d'organisation sociale; on ne saurait trouver chez Petty, les catégories de"main invisible"et d'auto-régulation du siècle suivant. Il semblait à Petty comme à Graunt que l'arithmétique politique, par ses méthodes et ses potentialités, éviterait les divisions, écarterait les passions, en un mot préserverait " la paix publique " ( 1905 , 1, p. 94 ). A la limite , la connaissance de l'état véritable du pays et de la condition de ses habitants devrait même permettre l'établissement d'un consensus social indépendamment des désirs de chacun et des intérêts des groupes. La connaissance claire permettrait de " contrebalancer les partis et les factions à la fois dans l'Eglise et dans l'Etat ", n'hésite pas à écrire John Graunt ( 1905 , 2, p. 440 ). De même, Petty conclut que l'arithmétique politique favoriserait l'harmonie sociale en promouvant "l'unité, le travail et l'obéissance pour la sécurité commune et le bonheur particulier de chaque homme " ( 1905 , 1, p. 348 ) .
A une époque d'expansion des systèmes d'information comme le nôtre, certains développements enthousiastes des arithméticiens paraissent naïfs; le nombre et la qualité des données n'évitent pas, par leur seule existence, les affrontements sociaux. Il ne fait aucun doute, cependant, que l'arithmétique politique leur est apparue comme un outil de la politique sociale à la disposition du " pouvoir souverain " (Petty, 1905, , p. 269). Cette dernière expression montre, à n'en pas douter, certaines résonances hobbesiennes ( 4 ). Bien qu'on ne trouve pas chez Graunt de référence directe à l'uvre de Hobbes, la communauté de vues rencontrée chez les deux grands arithméticiens conduit à soutenir qu'ils partageaient certaines analyses de l'auteur du Leviathan quant à la politique et aux usages sociaux du savoir .
L'arithmétique politique n'a pas sa propre fin en elle-même. C'est une manière de créer de l'ordre dans la société, de favoriser l'harmonie sociale en éclairant le pouvoir souverain sur la base d'études économiques quantitatives. En bref, elle ambitionne d'établir la puissance collective d'une nation et cherche à promouvoir la félicité publique. L'ambition de l'analyse nouvelle étant ainsi d'apporter " une connaissance claire et véritable ", selon l'expression favorite de Graunt, il reste à en présenter les caractéristiques méthodologiques essentielles .
II- PROBLEMES ET METHODES DE L' ARITHMETIQUE POLITIQUE .
Précisons les fondements de cette approche nouvelle des phénomènes économiques que ces auteurs du 17 ème siècle tentent de mettre en uvre .
L'arithmétique politique c'est le raisonnement " sur les choses à l'aide des nombres " écrit Davenant ( 1771 ,1, p.147 ) . L'introduction des méthodes quantitatives dans le champ économique s'inscrit dans les courants philosophiques de l'époque prônant une démarche de type empiriste. Sous cet éclairage, c'est Petty qui présente le mieux les caractéristiques de l'arithmétique politique, tout à fait conscient qu'il est de la nouveauté de son projet d'analyse . ""Au lieu de se servir seulement de termes au comparatif et au superlatif et d'arguments purement rationnels " la méthode consiste à se " servir uniquement d'arguments donnés par les sens et à ne considérer exclusivement que les causes qui ont des bases visibles dans la nature " et à " laisser à la considération des autres les arguments qui dépendent des idées, des opinions, des désirs, des passions variables des individus " ( 1905, 1, p. 268). Ces propos constituent une tentative d'application au domaine économique de la méthode expérimentale de Bacon. Récusant les "arguments intellectuels", il entend partir seulement des " arguments de sens "; par sensible, il faut entendre, chez Petty, empirique. Les catégories doivent avoir une signification empirique et doivent être susceptibles d'expression quantitative. Les arguments fondés sur les faits de nature sont présentés comme moyen d'atteinte de la vérité par opposition aux arguments de type purement a priori. Petty propose une méthode" peu usuelle " pour l'époque qui consiste à partir des chiffres et à les combiner entre eux selon des principes arithmétiques connus. Un empirisme quantitatif permet de traiter directement des affaires pratiques et du réel mieux que des considérations abstraites et imaginaires. Comme Foucault l'a montré dans Les mots et les choses , le 17 ème fût le siècle du classement; la séparation des éléments et leur comparaison sont à la base du savoir qui se met en place. L'établissement des comparaisons suppose la représentation des rapports entre les choses par un nombre. L'arithmétique politique c'est l'organisation du champ d'investigation économique sous l'angle privilégié de la mesure comme domaine nouveau du savoir .
Trois séries de préoccupations doivent être observées pour préciser ce point de vue: d'abord, la question du passage des données brutes à la constitution d'un appareil statistique; ensuite, le mode d'utilisation de cette information quantitative dans de premières études empiriques; enfin, il conviendra de souligner l'étroite imbrication des dimensions éthico-politiques et techniques de l'analyse qui se met en place .
1. Un système d'information .
La constitution d'un système de données est la condition de toute analyse numérique. Il s'agit de transformer des données brutes en grandeurs statistiques significatives. Les données primaires n'ont généralement pas été obtenues par l'analyste mais ont été recueillies par des individus ou des institutions selon des critères et des modalités qui leur sont propres. Par suite, les évaluations quantitatives sont largement dépendantes de l' offre de données brutes comme de leur inégale qualité. A cet égard, c'est John Graunt qui montre le plus profond discernement méthodologique. Il est tout à fait conscient de ce que la validité de ses recherches démographiques dépend largement de la qualité de l'information de base. Aussi, le suivre sur son propre terrain est-il un cheminement tout à fait éclairant.
Dans ses Observations sur les bulletins de mortalité , Graunt remarque les négligences apportées dans la rédaction des procès-verbaux; il souligne les différences de pratiques d'enregistrement locales et régionales; il relève les difficultés de codification de certaines causes de décès; en conséquence, il examine la pertinence des classements par cause de décès opérés par les " chercheuses " - anciennes matrones assermentées - auxquelles incombe la tâche de reconnaître le type de maladie ou d'accident qui a entraîné la disparition des individus. Graunt distingue parmi les causes de mortalité celles dont la détermination n'est qu'une question de bon sens et celles à propos desquelles il est aisé de faire des confusions et des erreurs. Dans le premier cas, il accorde crédit aux distinctions des chercheuses, dans le second il procède à des rectifications .
De la même façon, Graunt interroge le degré de confiance de certaines catégories; par exemple, que convient-il d'entendre par "enfants en bas âge "? S'agit-il d'enfants qui ne peuvent pas encore parler ou bien d'enfants au-dessous de deux ou trois ans? En d'autres termes, Graunt examine de façon critique les données primaires à sa disposition et n'hésite pas à apporter des corrections aux rapports des chercheuses parfois " ignorantes et insouciantes ". De la qualité du système d'information dépendra la validité des études quantitatives subséquentes. Avec Graunt c'est d'observation déjà techniquement contrôlée dont il convient de parler .
Enfin, il souligne explicitement la nécessité de disposer d'informations en quantité suffisante pour pouvoir en tirer de justes inférences; il en est des données statistiques comme " des chênes et autres arbres bons pour les constructions durables " qui " doivent avoir un grand nombre d'années " ( 1905 , 2 , p. 441 ) .
Si la nécessité de déterminer le degré de confiance des données primaires s'est imposée à la conscience de Graunt, en revanche, Petty paraît fort peu sensible aux imperfections et insuffisances des données qu'il est amené à utiliser. Il n'examine aucune des difficultés soulevées par son ami dans l'examen des statistiques primaires. Les catégories qu'il retient appartiennent au sens commun, ne relèvent d'aucune considération scientifique explicite. Alors que Davenant souligne que dans cet art qu'est l'arithmétique politique " le point le plus difficile est de trouver de bons matériaux " ( 1771 , 1 , p. 147 ), Petty donne des illustrations de sa démarche en prenant appui sur les données brutes à sa disposition indépendamment de leur origine, nature et qualité ( 5 ). Aussi, nombre de manipulations de données et d'estimations empiriques effectuées par Petty paraîtront à l'observateur manquer de rigueur. C'est pour cette raison qu' Adam Smith n'avait pas grande confiance en l'arithmétique politique (6 ). A cette absence de vigilance méthodologique Petty répond par avance que les assertions fondées sur le nombre, le poids et la mesure " ou bien sont vraies, ou bien ne sont pas apparemment fausses ... et si elles sont fausses, elles ne le sont pas assez pour détruire l'argument basé sur elles; en les mettant au pire, elles suffisent comme suppositions pour montrer le chemin vers cette connaissance que je vise " (1905 , 1 , p. 269 ). En bref, c'est dans le caractère illustratif de ses recherches que semble résider la justification du faible degré de rigueur méthodologique de l'auteur. Fondamentalement, ce qui est en jeu c'est l'intelligibilité des quantités chiffrées. Exprimées sous leur forme brute ou indépendamment de leur qualité, les données primaires n'apportent guère à l'entendement; une manière de leur faire acquérir du sens est à tout le moins de les rendre comparables. Ce qui conduit aussi plus largement à interroger le statut de l'information quantitative dans ces premières études d'économie positive .
2 . Information et premières recherches économiques quantitatives .
Ce n'est pas tout de dénombrer, de faire des calculs , encore faut-il le faire avec méthode sur une base conceptuelle claire. A cet égard, certaines estimations pionnières des arithméticiens anglais apparaissent bien grossières et peu dignes de confiance. C'est ainsi qu' E . Le Roy Ladurie a pu critiquer les " chiffres hasardeux ", les " pseudo-statistiques", en bref, dénoncer le " caractère fantaisiste des données de King " à propos de la richesse nationale ( 1968,p. 1101 ) .
La distinction entre une donnée brute et une grandeur économique statistique n'est pas seulement d'ordre sémantique. Dans la recherche économique quantitative il n'y a pas de fait pur au sens de grandeur statistique indépendante du cadre conceptuel fourni par la théorie économique. Il n'y a donc pas de description de phénomènes économiques en termes de faits " simples ", pas plus qu'il ne peut y avoir simple accumulation de faits sans théorie. S'il n'y a pas de faits purs indépendamment de leur appréhension conceptuelle, il faut reconnaître que " celle-ci relève d'une théorie et produire cette théorie "( de Bernis , 1988, p. 801 ). A tout le moins, les hypothèses à la base de la recherche, si elles ne sont pas exposées explicitement, doivent être clairement implicites dans les grandeurs utilisées ( Kuznets, 1972, p. 26) .
Face à ces repères méthodologiques, comment la question des données se pose-t-elle dans ces premières tentatives d'économie positive au 17 ème siècle ?
Petty, dans une lettre à son ami intime Southwell, remarque que depuis Archimedes et Diaphantus, l'algèbre avait connu de nombreux perfec-tionnements grâce à des savants tels Vieta, Descartes, Roberval, Harriot, Pell, Oughtrea, Van schoten et Wallis. Par les Maures, cette science parvint en Espagne et de là, en Angleterre où William J. Petty l'appliqua à des objets autres que mathématiques, c'est-à-dire à la politique " en exprimant les phénomènes économiques en termes de nombres, poids et mesures afin de les traiter mathématiquement " ( Letwin, 1963 , p. 130). En fait d'algèbre les procédés qu'utilise Petty appartiennent à la plus simple arithmétique; les techniques statistiques les plus couramment utilisées sont la moyenne, notion connue depuis longtemps, et la présentation de quantités chiffrées sous forme de tables statistiques. On peut appliquer à l'arithmétique politique anglaise du 17 ème siècle les commentaires que J.C. Perrot consacre à l'économie politique du 18 ème siècle. Elle " maîtrise l'arithmétique élémentaire . Sa familiarité avec la langue des calculs s'arrête là " ( Perrot J.C. , 1993 , p. 135 ). A l'époque l'algèbre n'apparaît pas encore indispensable au développement de la connaissance économique. Ce n'est que plus tard - chez A.N. Isnard, 1781, et Condorcet, 1786- que la formulation algébrique apparaîtra afin de donner à la pensée un supplément de concision et une dimension plus générale.
Au-delà d'un manque certain de modestie, c'est un essai de systématisation de la mesure que nous propose Petty. Les manipulations numériques de nos auteurs revêtent la forme soit d'expressions quantitatives simples ou complexes , soit de comparaisons entre deux séries de faits mesurables.
a) Le système de collecte des bulletins de mortalité ne pouvait prétendre à la précision. Aussi, Graunt est-il conduit à procéder à des rectifications des données brutes pour disposer de statistiques sur la base desquelles il peut obtenir un certain nombre de caractéristiques démographiques significatives: la mortalité différentielle par régions et selon les périodes de l'année, la mortalité élevée dans les premiers âges de la vie, la supériorité du nombre des naissances masculines sur celui des naissances féminines .
Graunt va plus loin que ces ratios tirés directement de l'analyse empirique; il tente une évaluation de la population londonienne. A cette fin, il procède à une véritable analyse quantitative sur la base d'hypothèses sur la taille moyenne des familles, la fécondité, la mortalité et la morbidité différentielles ( chapitre VI , Du nombre des habitants ) .
Petty, de même, montre une certaine ingéniosité dans l'art de se forger des instruments d'analyse notamment en ce qui concerne l'évaluation globale des richesses.
Le savoir nouveau, pour Petty, suppose classement et comparaison. Pour pouvoir être estimés et ordonnés, les différents éléments constituant les richesses d'une nation doivent être réduits les uns aux autres. Le processus de réduction rendra alors possible la représentation des richesses nationales par un nombre unique, condition de leur comparaison avec le revenu national des pays voisins. Toute la question consiste à découvrir une commune mesure à la terre, au travail ainsi qu'à leurs produits. Pour Petty " tout devrait être évalué d'après deux dénominations naturelles qui sont la terre et le travail ..." ( 1905 , 1 , p. 431 ). Partageant les idées de la période, notre auteur a une conception duale de l'origine de la richesse; " le travail est le père et le principe actif de la richesse de même que la terre en est la mère " ( 1905 , 1 , p. 77 ). Comparer ces deux éléments hétérogènes n'est pas une tâche aisée; il faudrait trouver une parité naturelle entre la terre et le travail de manière à pouvoir exprimer la valeur de chaque bien par un seul de ces deux termes. Petty suppose que la valeur des produits peut être réduite à une quantité de travail entrant dans la production. Ce recours au travail comme outil de mesure des richesses a parfois fait classer cet arithméticien politique parmi les initiateurs de la théorie de la valeur- travail; cependant, il n'y a pas chez lui, exclusivité de l'origine de la valeur dans le travail de l'homme. En se fondant sur de nombreuses conjectures et sur la base de statistiques fragmentaires Petty tente, avec des moyens arithmétiques simples, une évaluation du revenu national dont il a su reconnaître l'importance en tant que catégorie économique ( 7).
b ) De façon plus spécifique, la méthode arithméticienne est utilisée dans un souci de comparaison entre deux séries de grandeurs observables. Les manipulations quantitatives de Davenant et de Petty sont révélatrices d'un tel objectif.
Ainsi, l'effet King ( Guitton, 1938 ) ou la loi King-Davenant, puisque c'est sous cette formulation que la loi de King allait s'imposer historiquement ( Evans, 1967 ), se présente sous la forme d'un tableau statistique montrant la proportion de hausse du prix du blé qui résulte d'une insuffisance de la récolte .
" Quand le prix du blé est le triple du prix habituel, on peut présumer qu'il manque plus d'un tiers à la récolte commune, et si nous manquons de la moitié de la récolte, le prix s'accroîtrait à près de cinq fois le prix commun " commente Davenant ( 1771, 2, p. 225 ). Sans doute peut-on voir qu'une modification de l'offre de blé entraîne une variation inverse de son prix plus que proportionnelle, le changement étant d'autant plus grand que la réduction de la quantité est plus forte. Cependant, une telle relation fonctionnelle entre prix et quantité exprimée pour elle-même ne saurait être réellement trouvée chez Davenant (le second restructurant probablement des estimations fragmentaires du premier ). A travers ce tableau statistique c'est une question pratique qui est avant tout abordée. Loin d'avoir affaire à une relation abstraite formulée pour son intérêt strictement scientifique, c'est la signification vitale de l'insuffisance de l'offre pour la population qui est essentiellement envisagée. Ce n'est que de façon incidente que les variations de prix sont prises en considération; elles ne sont retenues qu'en liaison avec le renchérissement des importations nécessaires à la satisfaction des besoins des populations et avec les risques subséquents de dégradation de la balance commerciale du pays. Il ne faut pas oublier que l'essai de Davenant porte sur les méthodes permettant de rendre une nation bénéficiaire dans les échanges commerciaux. Dans le système de pensée arithméticien, les catégories de " bénéficiaires des échanges " ainsi que de " richesse " et de " bien-être " nationaux jouent le rôle de clés de lecture dans le traitement et l'interprétation des données. Ceci transparaît clairement dans le commentaire statistique que donne l'auteur: une des tâches d'un bon gouvernement est de constituer des stocks de précaution en quantité suffisante dans des grenier publics pour faire face à des pénuries intérieures accidentelles.
La manière dont Davenant rend compte d'un problème sous forme de proportions et d'écarts par rapport à la normale présente un vif intérêt. Cependant, de telles assertions, sans les développements qui leur donnent leur valeur ne peuvent passer pour de premières formulations théoriques de la demande. Si l'interprétation donnée est acceptable, elle ne contient cependant, aucune discussion de l'ensemble des déterminants nécessaires à l'appréhension complète du phénomène ( 8 ) . Cependant, une étude récente ( 9 ) a le mérite de montrer que la contribution initiale de Gregory King faisait apparaître un comportement de demande alors que le schéma de Davenant ne contenait effectivement rien en terme de loi de demande ( J.P. Simonin, 1996 ). L'époque est aux pressentiments non à la théorisation pure d'un problème. Repérer une origine c'est identifier un problème et les premiers rudiments d'un système conceptuel. Il y a commencement lorsque les éléments constitutifs de la problématique nouvelle sont véritablement articulés .
A l'égal de Davenant, Petty cherche à établir des proportions pour éclairer un problème. Il organise les données économiques à l'aide d'un corps d'hypothèses structurantes sous-jacentes. Ces suppositions restent le plus souvent implicites; il en est ainsi dans l'évaluation de la population de Londres que Petty réalise dans un essai de 1687 à partir du nombre de maisons.
En revanche, c'est un jeu d'hypothèses explicites qui est introduit dans un autre essai datant de 1681. Petty étudie l'accroissement de Londres en se référant à la surface de la ville, au nombre et au volume cubique des habitations, à la valeur des maisons ... et , enfin, au nombre des habitants. Il arrive alors à la conclusion qu'en 1800, la population londonienne serait huit fois plus importante qu'en 1680. C'est à " certains bénéfices et avantages naturels et spontanés que les hommes trouvent à vivre dans des sociétés plus nombreuses que petites " que Petty attribue les causes d'un tel accroissement. Pour rendre plus aisé son raisonnement - et c'est ce qui est intéressant pour nous - il recourt à " deux suppositions contraires extravagantes " pour " en tirer quelques conclusions solides et consistantes " ( Petty, 1905 , 2 , p. 516 ). Dans un premier cas de figure, la population de Londres est sept fois plus nombreuse qu'elle ne l'est à l'époque, soit 4 690 000 habitants alors que le reste de l'Angleterre n'en aurait que 2 710 000. Dans l'autre hypothèse, la cité londonienne serait sept fois moins peuplée avec 96000 habitants et le reste de la population serait d'un montant de 7 304 000. Après s'être attaché à établir que ces " deux états imaginaires " peuvent être viables, Petty reconnaît que ni l'une ni l'autre de ses deux suppositions n'ont aucune chance de se réaliser, mais la véritable question est " de savoir lequel des deux états est le plus réalisable et le plus naturel " ou plus précisément " vers lequel ou jusqu'auquel de ces états extravagants ... il vaut mieux diminuer ou agrandir la présente cité " ( 1905 , 2 , pp. 518-519 ). Pour un auteur porté davantage vers les réalités concrètes que vers la spéculations fondée sur des idées a priori Petty ne répugne pas à fonder ses recherches quantitatives sur des " propositions fausses " pour en " tirer la vérité " ( Ibid. p. 516 ).
Les manipulations statistiques rencontrées chez Graunt, Davenant et surtout chez Petty, montrent que les arithméticiens peuvent dépasser la simple mise en évidence de ratios pour poser des problèmes suivant des méthodes impliquant non seulement recours à des techniques de calcul mais aussi détermination d'une base de données, choix d'hypothèses implicites ou explicites, élaboration conceptuelle en fonction de la nature du problème abordé. Considérer les uvres de Petty, Graunt et Davenant comme traitant de " faits sans théorie ", comme on le fait trop souvent est une simplification qui peut, dans certains cas, s'avérer abusive. Toutefois, dans la mesure où les hypothèses sous-jacentes à l'analyse ne sont généralement pas véritablement explorées, les pratiques de ces auteurs ne peuvent pas passer pour de premières recherches économiques quantitatives au sens moderne. La théorisation succède à la mesure alors que la mesure devrait procéder de la théorie; dans ce cas là, c'est encore d'empirisme naïf dont il convient de parler à la suite de Mark Blaug ( 10 ).
3. Une imbrication technico-éthico-poltique.
Pour les arithméticiens politiques, le dénombrement et l'observation sont essentiels à une connaissance véritable mais aussi, on le sait, à l'orientation générale de la société. Les dimensions techniques et éthico-politiques de cette première économie quantitative sont étroitement mêlées.
Petty, par exemple, suggère la levée d'un impôt proportionnel ou encore l'établissement de droits de douane différenciés selon la nature des produits importés ( matières premières ou produits ouvrés). Il utilise aussi l'analyse quantitative pour jeter un coup de projecteur sur les causes et les implications de certaines pratiques sociales. Dans cette perspective, l'analyse statistique comparée des décès en milieux hospitaliers londoniens et parisiens est utilisée pour justifier la thèse de la plus grande qualité de l'air dans la capitale anglaise ainsi que la supériorité des médecins et chirurgiens de Londres ( 1905 , 2 , p. 562 ).
De la même façon, il ressort de la manière dont Davenant articule son discours que certaines classes sociales sont une charge pour la nation et que d'autres tirent profit de la richesse nationale ( 1771 , 2 , pp. 193-203 ) .
De l'égalité approximative des populations féminine et masculine - contrairement à une idée reçue de l'époque - Graunt tire une justification de la loi morale contre les fornications et adultères ( 1905 , 2 , p. 416 ). Il envisage, par ailleurs, de faire des bulletins de mortalité - base première de son étude scientifique - "non seulement des têtes de mort pour rappeler aux hommes qu'ils sont mortels, mais aussi des statues d' Hermès pour indiquer les voies dangereuses qui nous mènent à la misère et à la mort " ( 1905 , 2 , p. 386 ).
Les positions des arithméticiens politiques anglais s'adaptent assez mal à la ligne de démarcation fondamentale moderne séparant analyse positive et normative. L'objet d'un savoir positif se rapporte à ce qui est; il s'agit de rechercher des régularités et des uniformités dans le monde réel. Un savoir normatif parle de ce qui doit être; en bref, un idéal peut être posé. Pour rendre pleinement compte de la pensée arithméticienne anglaise il faudrait aussi ajouter une troisième catégorie à la distinction précédente: celle de l'art que John Neville Keynes définissait à la fin du 19 ème siècle " comme un système de règles pour atteindre une fin donnée " ; dans ce cas des préceptes peuvent être formulés ( 1986 ,pp. 34-35 ). Si par cette triade J.N. Keynes entendait avant tout délimiter des champs de connaissance différents pouvant coexister, la pratique contemporaine, en revanche, privilégie l'économie positive.La valorisation aujourd'hui du savoir économique positif apparaît comme la résultante d'un double impératif. Une exigence relative à l'objet d'étude qui implique la testabilité empirique des propositions théoriques; une exigence d'objectivité relative au sujet élaborant la théorie qui implique la neutralité par rapport aux valeurs ( J. Lallement, 1997, pp. 6-7 ). Compte tenu de ces repères méthodologiques quelle est la nature du rapport que les arithméticiens entretiennent avec la triade ?
Positif / normatif / art sont étroitement imbriqués dans leurs réflexions. Leurs travaux peuvent être perçus, d'abord, comme savoir positif dans la mesure où ils s'efforcent de rendre compte de phénomènes économiques et sociaux systématiquement sous forme quantitative. Mais, allant au-delà de la mesure systématique, nos auteurs n'hésitent pas à avancer leurs propres propositions de politique économique et à y associer des recommandations morales; par suite, leurs analyses sont incontestablement marquées de connotations normatives. Cet enchevêtrement de positivité et de normativité se retrouve, de la même façon, lors d'une lecture plus spécifique de l'uvre de Petty tendant à dégager une dimension plus particulièrement théorique de sa pensée. Ainsi, pour Véronique Parel, la réflexion de William Petty apparaît positive dans la mesure où elle essaie de rendre compte des lois naturelles qui régissent la production. Elle est, aussi, normative dans la mesure où l'observation de ces lois naturelles s'inscrit dans une perspective d'accroissement de la richesse nationale et donc de la puissance politique de l'autorité souveraine ( 1997 ). En ce sens , l'arithmétique politique anglaise de la fin du 17 ème siècle peut être caractérisée comme l'art de l'économie politique par la mesure systématique et la comparaison en vue de la félicité publique .
En dernière analyse, par delà la diversité des uvres, une certaine communauté d'idées se laisse, cependant, dégager. L'arithmétique politique est une nouvelle façon de nouer les choses à la fois comme mode d'appréhension et comme technique de traitement. C'est un essai de systématisation de la quantification fondé, dans le meilleur des cas , sur la conjonction d'une information relativement contrôlée et de proportions données à des problèmes afin de démontrer le caractère souhaitable de propositions de réformes estimées appropriées à la nation .
REMARQUES FINALES .
Observation et comparaison sont les caractéristiques majeures de l'arithmétique politique .
Observer, c'est voir ce qui peut être reconnu par tous, c'est appréhender les faits de façon quantitative, c'est faire apparaître les structures et les proportions d'un domaine d'empiricité .
Comparer, c'est mettre en balance des résultats obtenus sur la base d'hypothèses sous-jacentes aux différentes méthodes d'évaluation utilisées .
Ainsi, l'arithmétique politique anglaise constitue comme descriptible, quantifiable et ordonnable à la fois, tout un champ d'investigation empirique. C'est probablement faute de moyens statistiques à sa disposition, que ce premier essai d'économie positive échouera. Toutefois, s'il ne peut être avancé que l'arithmétique politique fût dominante au siècle suivant, il peut être raisonnablement soutenu, à suivre J. Hobbit, qu'elle n'a pas totalement disparu avec les quatre pionniers, comme cela a été souvent proclamé. En dépit de ses limites le recours à l'information quantitative peut être établi tant pour les affaires publiques que dans la sphère privée ( J. Hobbit, 1996) dans l'Angleterre du 18 ème siècle et spécialement dans sa seconde moitié ( 11 ).
Malgré ses mérites pour l'époque il ne s'agit pas de faire remonter la fondation de l'économétrie aux premières tentatives d'arithmétique politique de la fin du 17 ème siècle. On est en présence d'une ébauche d'économie " positive "; l'exigence de testabilité d'énoncés théoriques n'est pas encore clairement présente.
Le siècle est à entrevoir les problèmes, il n'est pas à découvrir leur solution. Ce qui importe c'est le message qui a été transmis aux générations futures: à savoir que les méthodes quantitatives constituent un des piliers de l'activité scientifique.
NOTES
( 1 ) Afin de simplifier les notations nous nous référerons dans cette contribution à l'édition des uvres de DAVENANT proposée par C. WHITWORTH ( 1771 ) .
Une définition plus ambitieuse de l'arithmétique politique pourrait être donnée .En se référant à une lecture plus large de l'uvre de PETTY tendant à faire de l'initiateur de cette nouvelle façon de penser le premier auteur de la théorie économique à élaborer une théorie du surplus Tony ASPROMOURGOS définit l'arithmétique politique comme un essai de détermination des ordres de grandeur des facteurs que PETTY considère comme déterminants de la richesse nationale et de la puissance collective ( 1996 , p. 48 ) .Toutefois , ni KING , ni DAVENANT ne semblent avoir fait un emploi significatif de la théorie du surplus .
( 2 ) Lutte de Charles 1er et du Parlement , guerre civile en Ecosse, révolte en Irlande, complots et persécutions divers , peste et incendie ravageant Londres .
( 3 ) Pour une étude des interactions entre statistiques et problèmes socio-politiques dans le contexte de l' Angleterre du 17 ème siècle , il faut se référer à BUCK ( 1977 ).
( 4 ) Cette influence a aujourd'hui été bien mise en évidence par les recherches qu' ASPROMOURGOS a consacrées à PETTY ( 1996 b ) . On peut se reporter spécialement au chapitre IV , Methodological and political bases of PETTY ' s economics .
( 5 ) En s'appuyant sur Some unpublished writings of Sir William PETTY édités par le marquis de Lansdowne en 1927 , A.M. ENDRES montre que PETTY suggérait la création d'un Office National des Statistiques afin d'établir " un état réel de la nation à toutes les époques" , ( 1985 , p. 252 ) .
( 6 ) Adam SMITH ( 1843 ) Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations , Paris , Guillaumin , vol. 2 , Livre IV , ch. V , p. 140 .
( 7 ) Pour évaluer la richesse de l'Angleterre, PETTY va joindre la valeur des terres à celle des hommes ( celle-ci étant estimée par capitalisation de leur travail ). Le souhait d'établir une parité qui soit naturelle entre la terre et le travail devient pour PETTY " la question constitutive de l'économie politique " comme le souligne avec force Paul VIDONNE in La formation de la pensée économique , Paris , Economica , 1986 , p. 17 .
( 8 ) C'est à partir du 19 è siècle , avec des auteurs comme COURNOT, DUPUIT et MARSHALL qu'on trouvera une compréhension totale du phénomène de demande dans ses dimensions théoriques et empiriques . Pour une étude de la demande dans l'économie classique on peut se référer à ENDRES ( 1987 ) .
( 9 ) Pour une discussion très approfondie il faut se référer à J.P. SIMONIN ( 1996 ) qui compare les premiers énoncés de la loi de KING par DAVENANT , KING et BOISGUILBERT, ainsi que sa remise en cause par QUESNAY , du triple point de vue de la qualité des mesures du phénomène étudié , de la compréhension des structures du marché des grains et de la validité du schéma théorique . L'auteur conclut qu'aucune approche n'est satisfaisante sur le plan empirique et seules celles de BOISGUILBERT et de KING font vraiment référence à un facteur explicatif : la loi de demande pour l'un et les comportements de spéculation et de panique pour l'autre .
( 10 ) Mark BLAUG La méthodologie économique , Paris , Economica , 1982 , p. 185 .
( 11 ) Sur les arithméticiens français ( VAUBAN , BOULAINVILLIERS , notamment ) et les rapports de la statistique et de la physiocratie il faut se référer à l'analyse que donne J.C. PERROT dans son Histoire intellectuelle , 1992 .
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2 /AUX ORIGINES DES THEORIES DE LA LOCALISATION ou l'espace dans l'oeuvre de Richard Cantillon.
Le moment où se met en place la théorie de la localisation a une date 1826 et un titre Der Isolierte Staat . Si le mérite d'avoir jeté les bases de l'économie spatiale revient indéniablement à Johann-HeinrichVon Thünen les prolégomènes d'une pensée économique consacrée à l'espace peuvent être retrouvés chez des auteurs de la fin du 17 ème et du 18 ème siècles. Sans doute, le mot même d'espace n'était-il pas encore forgé, mais "le concept était vivant" (Dockès, 1969,p. 424). A cet égard l'Essai sur la nature du commerce en général publié en 1755 (1) est particulièrement significatif.
On reconnaît généralement l'importance des contributions de Cantillon à la théorie de la banque (Murphy) et de la monnaie (Blaug, Bordo, Spengler, notamment). Ce qui fera dire à Robert Dehem que "tout en poursuivant les idées maîtresses de Locke, il anticipe les grands auteurs à venir" (1984, p. 61). Son mérite spécifique, peut-être moins largement reconnu dans la littérature anglo-saxonne (2), est d'avoir été l'un des premiers économistes à accorder de façon explicite une fonction déjà décisive au facteur spatial. Il est vrai que, dans la seule oeuvre de Cantillon qui nous soit parvenue, les développements propres à l'espace sont étroitement associés à des préoccupations d'ordre monétaire. Cependant, on trouve dans l'Essai les premiers éléments d'une démarche conceptuelle et analytique introduisant le facteur spatial aux divers niveaux d'une recherche. C'est une véritable théorie de la répartition de la population et de ses activités qui nous est d'abord proposée. Ensuite, Cantillon étudie les différences de prix dans l'espace et analyse les flux économiques entre la ville et la campagne ainsi qu'entre la capitale et les provinces. Cette circulation entre des pôles socio-géographiques il la croit susceptible d'amélioration par un raccourcissement de la longueur des circuits économiques dans l'espace. C'est selon ces jalons que seront présentés les aspects pertinents d'une oeuvre dans un domaine spécifique de la théorie économique.
I - UNE REPRESENTATION DU SYSTEME ECONOMIQUE INTEGRANT LE FACTEUR SPATlAL.
Les premiers chapitres de l'Essai sont consacrés à une étude de la répartition spatiale des hommes et de leurs activités. C'est toute une structure organisationnelle de l'espace national et de sa formation que nous présente Cantillon:village, bourg, ville, capitale. Les principaux acteurs économiques (agriculteurs, marchands, manufacturiers, propriétaires fonciers ) occupent une position plus ou moins importante au sein de ces différentes unités rurales ou urbaines. Les flux de biens et de monnaie vont circuler entre des classes sociales situées géographiquement. Dans cette perspective la relation ville-campagne peut être considérée comme une possible trame de lecture du Commerce en général .
1. Localisation et dimension des marchés et des villes.
Après avoir constaté à partir d'observations concrètes et pratiques que les marchés se localisent au centre d'un sous-espace constitué de plusieurs villages, Cantillon en étudie certaines caractéristiques. La richesse du texte mérite qu'on laisse s'exprimer l'auteur: "Un bourg étant placé comme dans le centre des villages, dont les habitants viennent au marché, il est plus naturel et plus facile que les villageois y apportent leurs denrées les jours de marché pour les y vendre, et qu'ils y achètent les marchandises dont ils ont besoin que de voir porter ces marchandises par les marchands et entrepreneurs dans les villages, pour y recevoir en échange les denrées des villageois. 1° Les circuits des marchands dans les villages multiplieraient la dépense des voitures, sans nécessité ; 2° Les marchands seraient peut-être obligés d'aller dans plusieurs villages avant que de trouver la qualité et la quantité des denrées qu'ils veulent acheter; 3° Les villageois seraient le plus souvent aux champs lors de l'arrivée de ces marchands, et, ne sachant quelles espèces de denrées il leur faudrait, ils n'auraient rien de prêt et en état; 4° Il serait presque impossible de fixer le prix des denrées et des marchandises dans les villages, entre ces marchands et les villageois. Le marchand refuserait dans un village le prix qu'on lui demande de la denrée, dans l'espérance de la trouver à meilleur marché dans un autre village, et le villageois refuserait le prix que le marchand lui offre de sa marchandise, dans l'espérance qu'un autre marchand qui viendra, la prendra à meilleur compte. On évite tous ces inconvénients lorsque les villageois viennent les jours de marché au bourg, pour y vendre leurs denrées, et y acheter les marchandises dont ils ont besoin. Les prix s'y fixent par la proportion des denrées qu'on y expose en vente et de l'argent qu'on y offre pour les acheter; cela se passe dans la même place, sous les yeux de tous les villageois de différents villages, et des marchands ou entrepreneurs du bourg. Lorsque le prix a été déterminé avec quelques uns, les autres suivent sans difficulté, et l'on constate ainsi le prix du marché de ce jour-là". (Cantillon, 1755, 6-7).
Ce sont ces motifs d'économie de transport et de temps, de minimisation des coûts d'information et de transaction qui sont avancés pour expliquer l'intérêt présenté par de tels marchés. Enfin, Cantillon perçoit comment ceux-ci constituent des zones d'influence et d'attraction dispensatrices de biens et services à l'espace rural environnant; en effet, de petits entrepreneurs et marchands sont incités à s'établir dans les bourgs où se trouvent les marchés. Il reviendra, deux siècles plus tard, à Christaller de systématiser cette idée sous la forme du concept de place centrale et de proposer une théorie de la hiérarchie des villes fondée sur la nature des biens produits et distribués sur l'étendue de l'hinterland desservi.
Le passage du village au bourg se fait par l'introduction d'un marché. Le rayon des aires de tels marchés définit la zone d'influence de chaque bourg.
Une ville procède de "l'assemblage de plusieurs riches propriétaires de terres, qui résident ensemble dans un même lieu" (Cantillon, 1755, p. 9). A cette première cause de la naissance des villes s'ajoute pour les plus grandes d'entre elles le rôle joué par la proximité des fleuves navigables ou de la mer en raison du moindre coût des transports par voie d'eau. L'importance de la ville sera à proportion du nombre et de la richesse des propriétaires qui y résident ou plus précisément de leur revenu net dans la cité. La dimension d'une ville est proportionnée "au produit des terres qui appartiennent ( à ces propriétaires), en rabattant les frais du transport à ceux dont les terres en sont les plus éloignées, et la part qu'ils sont obligés de fournir au roi ou à l'Etat, qui doit ordinairement être consommée dans la capitale" (1755, p. 9). Par suite, la richesse d'une ville dépend du produit des terres des grands propriétaires fonciers déduction faite des impôts et des frais de transport des denrées jusqu'à la ville. Il découle de cette analyse que lorsque la subsistance des citadins doit provenir de terres éloignées la ville ne saurait être d'une dimension aussi importante que lorsque ces denrées sont obtenues depuis les campagnes environnantes.
Enfin, la capitale se forme comme les villes "avec cette différence que les plus gros propriétaires de tout l'Etat résident dans la capitale; que le Roi ou le Gouvernement suprême, y fait sa demeure et y dépense les revenus de l'Etat ... ; que c'est ici le centre des modes que toutes les provinces prennent pour modèle..." (1755, p.9-10). C'est dire qu'une grande part des marchandises et des flux d'argent de tout le pays doit se retrouver à la capitale.
En dernière analyse, le coût de transport évalué en argent mais aussi en temps perdu - (le village est perçu comme le lieu de résidence où les temps de déplacement jusqu'aux terres sont les moindres) - apparaît jouer déjà un grand rôle dans le système d'interprétation de Cantillon. Si l'on ajoute au facteur clé que sont les économies de transport une amorce des catégories de forces attractives et agglomératives c'est toute une analyse de la localisation et de la dimension des centres urbains qui est esquissée. Analysant la formation des villages, bourgs, villes, capitale, Cantillon perçoit l'aire nationale comme constituée de sous-ensembles d'aires d'une certaine situation et dimension, s'articulant les uns aux autres avec les zones d'influence qui en dépendent. C'est alors d'anticipation des analyses de Lösch dont il s'agit.
Cette étude de la localisation effectuée, l'analyse des flux de produit et d'argent au sein de l'économie nationale mérite d'être présentée dans ses grandes lignes non seulement parce que nous sommes en présence d'une des premières représentations du circuit économique (3), mais en raison de l'importance qu'y tient le facteur spatial.
2. Le circuit économique comme représentation de l'espace.
La circulation du produit physique et des flux monétaires repose sur une stratification sociale tenant compte de la localisation des différents acteurs économiques.
a) Des pôles socio-géographiques.
A suivre le critère d'indépendance proposé par Cantillon, la société peut être divisée en deux grands groupes: les propriétaires fonciers qui sont indépendants et "les autres ordres et habitants qui sont à gages ou entrepreneurs" (1755, p. 25).
Parce qu'ils possèdent la terre les propriétaires fonciers (et le prince) détiennent potentiellement tous ses produits directs ou indirects; ils exercent une domination sur le travail dépendant quelle qu'en soit sa nature.
Dans la perspective de Cantillon il semble exister une certaine antériorité de la terre relativement au travail dans la formation des richesses; c'est que dans le monde économique la terre a la prééminence; "elle est la source ou la matière d'où l'on tire toute la richesse" (1755, p. 1). Ce groupe des propriétaires perçoit une rente foncière - absolue - en rémunération des locations de terre qu'il effectue.
Le travail dépendant est le fait des entrepreneurs qui sont à gages incertains ; le reste des actifs étant à gages certains.
Le terme d'entrepreneur apparaît, dans l'Essai , pour désigner celui qui combine entre eux les facteurs de production en vue de l'obtention d'un profit ; la caractéristique principale de ce revenu est l'incertitude puisque les dépenses de l'entrepreneur sont connues alors que les recettes exactes sont ignorées. La tâche de cet agent économique est d'interpréter les signaux du marché pour déterminer le niveau de sa production ou de ses activités commerciales. Chez Cantillon, l'entrepreneur est fondamentalement "un producteur - anticipateur" (Aréna, 1984, p. 71). Fermiers, manufacturiers, marchands en gros et en boutique, voituriers, composent ce second groupe social; il faut leur ajouter, en outre, les "entrepreneurs de leur propre travail", c'est-à-dire les travailleurs indépendants et membres des professions libérales. Les fermiers notamment paient aux propriétaires des sommes d'argent fixes sans avoir la certitude des revenus qu'ils tireront de leur entreprise. Leurs activités se répartissent en produits de subsistance pour la satisfaction des besoins ruraux et citadins et en biens agricoles d'agrément destinés principalement aux propriétaires.
Le reste des gens à gages, enfin, offre son travail en contrepartie de revenus certains. Aux généraux, courtisans et domestiques donnés en exemple dans l'Essai il convient d'ajouter les employés des manufactures, des marchands en gros et des détailleurs, ainsi que les laboureurs employés par les fermiers.
L'image de la société donnée par Cantillon exprime l'ambiguïté d'une période de transition (Cartelier, 1976, p. 118). Les phénomènes d'accumulation du capital, de salariat et de classe capitaliste ne remplissent pas encore un rôle prévalent dans l'économie décrite dans l'Essai . Il est révélateur que les pôles du circuit économique retenus par Cantillon sont les propriétaires fonciers, les entrepreneurs non agricoles et les fermiers. Ces trois groupes présentent comme caractéristique additionnelle d'être fortement localisés. Les unités urbaines sont le lieu de résidence des propriétaires les plus importants, ainsi que des manufacturiers et marchands. En revanche, les paysans doivent par nécessité vivre à proximité de leurs champs. On trouvera, également, en milieu rural, les artisans dont les cultivateurs ont un besoin constant pour leurs outils et matériel d'exploitation. Finalement, le schéma de circulation suggéré par Cantillon est largement constitué de pôles socio-géographiques; "la moitié des habitants d'un Etat subsiste et fait sa demeure dans les villes, et l'autre moitié à la campagne" (1755, p. 26).
b) Le circuit économique.
Dans l'hypothèse d'une économie fermée quelques lignes directrices peuvent être avancées quant à la dépense des diverses classes sociales.
Le produit agricole étant estimé à six unités de valeur, sa répartition se fait en trois parts égales. Un tiers revient à titre de rente - (non différentielle) - aux propriétaires fonciers qui assurent l'entretien des autres métiers de la ville. Un tiers reste à la disposition de l'agriculteur pour la couverture des frais d'exploitation et l'entretien du personnel. Le dernier tiers constitue le profit de l'entrepreneur agricole. Cette troisième rente n'est pas épargnée mais est dépensée par le fermier pour "faire profiter l'entreprise" (1755, p. 69). En d'autres termes, il y a autofinancement ; l'argent du fermier est relancé dans la production pour faire fructifier l'exploitation.
A la campagne les échanges s'effectuent en nature; ainsi,le 1/6 de la rente est utilisé au village sous forme d'échange de biens sans monnaie. La monnaie est nécessaire pour rémunérer le propriétaire (1/3 du produit) et pour payer les marchandises (1/6 du produit) que la campagne tire nécessairement de la ville (fer, draps, sucre, sel...). Or, "un tiers et un sixième font la moitié du produit : par conséquent il faut que l'argent comptant, qui circule à la campagne, soit égal au moins à la moitié du produit de la terre, au moyen de quoi l'autre moitié quelque chose moins, peut se consommer à la campagne, sans qu'il soit besoin d'argent comptant" (1755, p. 71).
Chez Cantillon, tous les groupes socio-économiques localisés ne sont pas sur le même plan ; ils montrent des différences de comportement. La circulation de la monnaie a pour point de départ la dépense des propriétaires fonciers qui utilisent les rentes payées sous forme de "gros paiements" à l'acquisition au détail de produits finis dans les villes.
Le groupe des entrepreneurs non-agricoles transforme les produits bruts de la campagne en biens manufacturés et assure le transport des marchandises en tenant compte des coûts et des risques de déplacement. Le phénomène d'interdépendance par l'échange est fortement souligné par Cantillon. "Tous ces entrepreneurs deviennent consommateurs et chalands les uns des autres : le drapier du marchand de vin; celui-ci du drapier" (1755, p.30). De même, "les propriétaires ont besoin des autres habitants, comme ceux-ci ont besoin des propriétaires" (Ibid, p. 27).
Cette interdépendance, faite des relations marchandes, des classes sociales entre elles, est essentielle pour comprendre le niveau auquel se situe l'activité économique nationale. L'activité de la classe des entrepreneurs dépend des achats des propriétaires et des fermiers effectués sous forme de "petits paiements" (évalués à 3/6). Le moteur et la structure de la production sont commandés par la dépense des propriétaires (et des gouvernants) ainsi que par leur mode de vie. Dans cette économie "c'est aux propriétaires qui ont la disposition et la direction des fonds, à donner le tour et le mouvement le plus avantageux au tout. Aussi, tout dépend dans un Etat des humeurs, modes et façons de vivre des propriétaires de terres principalement..." (1755, p. 27). S'ils changent notablement leur mode de vie, par exemple, s'ils utilisent leurs revenus de façon qu'une partie de leurs terres soit détournée à l'entretien de chevaux superflus ou à l'agrément (parcs,...) les productions de subsistance se réduiront, le nombre des domestiques et artisans diminuera car les fermiers devront ajuster leurs activités à la demande. C'est ainsi "que les humeurs ou façons des propriétaires déterminent l'emploi qu'on fait des terres et occasionnent les variations de la consommation qui causent celles du prix des marchés" (1755, p. 36). Laboureurs et artisans ne disposent que d'un minimum de subsistance, seuls quelques riches fermiers et entrepreneurs peuvent participer au changement des structures de consommation par un effet d'imitation des couches supérieures. "Ils prennent toujours pour modèle les seigneurs et propriétaires des terres. Ils les imitent dans leur habillement, dans leur cuisine et dans leur façon de vivre" (1755, p. 36).
De l'activité des fermiers, enfin, dépendent les rentes de la classe possédante et le revenu des entrepreneurs (les besoins des gens à gages certains étant couverts pour l'essentiel par les biens de subsistance agricoles produits par les terres des propriétaires). Comme chez Boisguillebert, c'est le produit agricole qui alimente le circuit économique, mais c'est le groupe des propriétaires-citadins qui par le niveau et la structure de sa dépense en permet le bouclage. Quant aux entrepreneurs leur rôle est de transmettre aux agriculteurs les commandes de la classe dominante ou plus précisément d'anticiper correctement cette demande.
Cantillon analyse les circuits d'échanges afin de déterminer quantitativement le volume de monnaie nécessaire au bon fonctionnement de l'économie. La quantité d'argent peut être plus ou moins grande dans un Etat "suivant le train qu'on y suit et la vitesse des paiements" (Ibid, p. 73). Si des auteurs comme Petty et Locke avaient déjà relevé l'importance de la vitesse de circulation de la monnaie, Cantillon insiste, pour sa part, sur les facteurs qui la détermine.
Se fondant sur ses hypothèses relatives à la localisation des agents économiques et à l'absence d'épargne, Cantillon montre que le fonctionnement d'ensemble de l'économie peut permettre la reproduction du flux initial de dépense. Alors que Quesnay ébauchera le rôle du surplus économique et de ses détenteurs dans le processus d'accumulation du capital, Cantillon ne considère l'accroissement du produit agricole que comme facteur permettant l'augmentation de la population. (4)
Le point important dans la perspective adoptée ici c'est que parallèlement au circuit "gros paiements - petits paiements" le schéma de circulation tient compte de la localisation des acteurs économiques et que les interrelations villes-campagnes ne sont pas négligées. "Toute la circulation se fait entre les habitants de l'Etat, et tous ces habitants sont nourris et entretenus de toute façon du produit des terres et du cru de la campagne... soit que cet argent sorte en partie de la ville ou qu'il y reste en entier, on peut le considérer comme faisant la circulation de la ville et de la campagne" (1755, p. 77). L'aspect dimensionnel est bien souligné chez Cantillon comme chez la plupart des auteurs du dix-huitième siècle alors qu'il sera largement oublié chez les classiques et les marginalistes.
L'activité économique est spatialement déterminée par deux facteurs : d'une part, les coûts de transport, de l'autre, la circulation monétaire qui est telle que la campagne est constamment débitrice de la ville (et la province de la capitale). Du fait de la rente versée aux propriétaires et de l'acquisition de produits finis nécessaires aux populations rurales la dette de la campagne envers la ville est évaluée à la moitié du produit des terres; cette balance se paie dans la ville par "la moitié des denrées de la campagne, qu'on y transporte et dont le prix de vente est employé à payer cette dette" (1755, p. 83). De même, "toutes les campagnes et toutes les villes et provinces d'un Etat doivent constamment et annuellement une balance, ou dette, à la capitale" (1755, p. 84) pour les raisons précédemment évoquées auxquelles viennent s'adjoindre les impôts versés à l'Etat et les dépenses d'éducation des enfants ou de séjour d'agrément de certains particuliers à la capitale. C'est par un déplacement de marchandises ou de monnaie que les balances villes-campagnes et capitale-provinces parviendront à l'équilibre.
Le jeu de la circulation monétaire et des frais de transport détermine le niveau des prix relatifs à la campagne et à la ville et, de ce fait, la localisation des productions.
II - ESPACE, PRIX ET PRODUCTION.
Dans l'Essai les développements propres à l'espace sont toujours mêlés aux préoccupations monétaires du banquier qu'était Cantillon; par suite, la cause précise des différences locales de prix est quelque peu voilée. De plus, l'analyse des prix débouche sur une ébauche de théorie de la répartition des activités économiques dans l'espace.
1. La différenciation des prix dans l'espace.
Il n'existe pas d'unicité de prix dans l'espace, mais une grande diversité qui est la base même des échanges. Cantillon distingue d'abord la valeur intrinsèque des produits à côté de leur valeur de marché. La valeur intrinsèque d'une chose "est la mesure de la quantité de terre et de travail qui entre dans sa production par égard à la bonté ou produit de la terre, et à la qualité du travail" (1755, p. 17). Un bien peut être à valeur exclusive de travail (le prix d'une cruche d'eau en ville est la mesure du travail du porteur d'eau) ou de terre (le prix du foin d'une prairie). Si la valeur intrinsèque peut être considérée comme stable en longue période, la valeur extrinsèque (prix de marché) ne s'en éloigne jamais beaucoup. Bien qu'il n'y ait "jamais de variation dans la valeur intrinsèque des choses" (p. 18), il arrive cependant que plusieurs choses qui ont actuellement cette valeur intrinsèque, ne se vendent pas au marché, suivant cette valeur" (p. 17). Lorsque la circulation du produit n'est pas compétitive avec les offres et les demandes sur les différents marchés, les désajustements dans l'échange vont avoir une incidence sur les prix (5). Chez Cantillon, les facteurs explicatifs du niveau des prix relèvent d'un quantitativisme tempéré par des considérations d'ordre spatial.
Les différences de prix dans l'espace résultent d'une triple détermination :
1) La rareté ou l'abondance des biens offerts (p. 67);
2) La demande de biens,elle-même fonction des disponibilités monétaires et de la vitesse de circulation de la monnaie variables selon les milieux ruraux ou urbains; "les quantités d'argent qui circulent dans le troc, fixent et déterminent les prix de toutes choses dans un Etat, eu égard à la vitesse ou lenteur de la circulation" (p. 155) ;
3) La localisation des marchés et de leurs interrelations;les variations de prix enregistrées sur un "marché éloigné" soit dans l'économie considérée, soit à l'extérieur, ont des effets sur les prix actuels du marché considéré.
La possibilité de vendre des marchandises sur un autre marché a des incidences "sur le prix de celles qui restent" (p. 66). En soutenant l'identité des échanges interrégionaux et internationaux, Cantillon généralise son analyse en étendant son raisonnement au commerce extérieur. Les marchés éloignés peuvent toujours influer sur les prix du marché où l'on est : si le blé est extrêmement cher en France, il haussera en Angleterre et dans les autres pays voisins (1755, p. 68). Indépendamment des considérations monétaires, l'interaction des marchés fait que la différence des prix entre sous-espaces économiques s'explique par les frais et risques afférents au transport des marchandises.
Ainsi, l'inégalité des prix "dans la capitale et dans les provinces, doit payer les frais et les risques des voitures, autrement on continuera de transporter les espèces dans la capitale pour le paiement de la balance, et cela durera jusqu'à ce que la différence des prix dans la capitale et dans les provinces vienne à niveau des frais et des risques des voitures" (1755, p. 84).
Il y aura toute une progression des prix en fonction de la distance séparant les lieux de production des lieux de vente et de l'incidence des marchés éloignés sur les prix des marchés considérés. L'ensemble des échanges entre la ville et la campagne, entre la capitale et les provinces ou entre les économies nationales, repose sur l'hétérogénéité spatiale des prix.
Sur la base de cette différenciation des prix dans l'espace, Cantillon infère deux séries de remarques qui feront partie intégrante des théories de la localisation des 19 ème et 20 ème siècles.
1) A qualité égale, les prix des produits s'élèvent progressivement, à proportion des coûts et risques de transport, des lieux de production aux zones les plus proches de la ville pour atteindre leur maximum dans la capitale. A cause de leur volume ou de leur caractère périssable, certaines marchandises difficilement transportables sur de longues distances sont, de ce fait, fort onéreuses dans la capitale et bon marché dans les zones de production.
2) Les aires d'approvisionnement situées près des façades maritimes et des fleuves navigables tirent profit des moyens de transport par voie d'eau moins coûteux que les transports par voie de terre.
Ainsi, l'inégalité de prix dans l'espace est le résultat des variations de l'offre de produits et des quantités de monnaie qui tendent à se réduire, du fait des interdépendances entre les marchés, à des questions de temps et de coûts de transport.
2. La répartition des activités économiques dans l'espace.
Toutes choses étant égales les prix s'accrois- sant en fonction de la distance des aires d'approvisionnement, seuls font l'objet de transactions marchandes les biens dont la dimension du rayon de vente permet l'accès aux marchés urbains. Cantillon en vient à esquisser une théorie de la localisation des cultures et à préconiser une dispersion des activités manufacturières.
a) Centres urbains et zones de cultures.
La répartition des cultures autour des villes s'explique non seulement par les différences de prix entre le monde rural et le monde urbain, entre le prix du travail et celui de la terre, mais aussi par la plus ou moins grande facilité des transports.
Observant concrètement que le prix des marchés de la capitale "sert de règle aux fermiers pour l'emploi des terres à tel ou tel usage..." Cantillon formule l'idée que "la meilleure disposition qu'on puisse faire des terres, ce serait d'employer les campagnes voisines de la capitale dans les espèces de denrées qu'on ne saurait tirer des provinces éloignées sans beaucoup de frais ou de déchet" (1755, p. 85). Certes, l'analyse de la répartition des cultures autour d'une ville en fonction des coûts de transport et du caractère périssable des produits sera précisée par James Steuart; à partir de la ville on trouvera successivement potagers, gras pâturages pour produits laitiers, labours, pâturages pour l'embouche, enfin, forêts et terres en friches (5). Par rapport à ces observations encore empiriques, l'Etat isolé constituera un puissant effort d'abstraction pour dégager des principes généraux expliquant la localisation des cultures et la délimitation des aires de marché. Si on ne trouve pas encore chez Cantillon une démarche aboutissant à une théorie des cercles concentriques, on trouve, cependant, dans l'Essai , la reconnaissance explicite du principe directeur de la répartition des cultures. En outre, le schéma spatial d'affectation des ressources culturales ne se limite pas à la seule agriculture ; il concerne aussi la localisation des activités industrielles.
b) De l'établissement des manufactures.
Le même critère d'économie de transport conduit Cantillon à recommander des implantations manufacturières décentra- lisées eu égard aux avantages qu'en recueilleraient les provinces dans l'échange. Pour l'auteur de l'Essai , les balances commerciales villes - campagnes ou capitale-provinces sont en permanence déséquilibrées. L'infériorité des campagnes et des provinces dans leurs rapports avec la ville et la capitale s'expliquerait fondamentalement par le jeu des prix de la terre et du travail dont le niveau varie en fonction des localisations. La campagne échange une quantité trop importante de produit de la terre contre une quantité trop faible de travail; de même, "lorsque la province ne paie la balance que de ses denrées, qui produisent si peu dans la capitale par rapport aux frais de l'éloignement, il est visible que le propriétaire, qui réside dans la capitale, donne le produit de beaucoup de terre dans sa province, pour recevoir peu dans la capitale. Cela provient de l'inégalité de l'argent, et cette inégalité vient de la balance constante que la province doit à la capitale" (1755, p. 87).
Pour éviter le déficit de leur balance les provinces ne peuvent, cependant, qu'approvisionner la capitale, voire d'autres provinces (ou même d'autres pays). "Il faut nécessairement que des provinces éloignées envoient leurs denrées, malgré tous les désavantages des voitures et de leur éloignement... afin que les retours fassent le paiement de la balance due à la capitale". Dans l'esprit de Cantillon ces denrées "seraient en grande partie consommées sur les lieux si on avait des ouvrages ou manufactures pour payer cette balance" (1755,p.87). L'implantation des activités industrielles en province devrait mettre un terme à ce déséquilibre structurel que traduit cette attraction des flux d'argent spatialement orientée.
Une double proposition peut être dégagée du chapitre V de l'Essai .
Les manufactures doivent être installées en fonction de la localisation des matières premières et non en fonction des débouchés. C'est dire que les activités industrielles relativement lourdes (outils de fer, d'étain, de cuivre) devraient être établies près des mines de charbon et des gisements en raison de coûts unitaires de transport élevés (matériaux bruts, vivres pour la population ouvrière citadine) par rapport à ceux des produits manufacturés.
Les activités industrielles légères (manufactures de drap, de linge, de dentelles...) pourraient être implantées sur des sites éloignés tant de la capitale que des voies d'eau. Au lieu d'être expédiés vers la capitale, les produits agricoles seraient consommés localement par les populations productrices attirées par les activités nouvelles.
Partageant une préoccupation commune aux auteurs de son époque, Cantillon est hanté par la longueur et le coût des circuits économiques. Les balances entre aires urbaines/rurales et provinces / capitale étant structurellement déséquilibrées, il est conduit à préconiser la dispersion des activités économiques à défaut de pouvoir interdire aux riches propriétaires de vivre en ville! Naturellement toutes ces manufactures devraient écouler leurs fabrications hors des limites de la province d'origine. Il y aurait encore activité nécessaire de transport mais, à distance égale, les coûts, en raison d'une diminution de volume ou de masse, seraient cependant moindres pour les produits manufacturés que pour les matières premières et les subsistances des travailleurs.
Cette délocalisation des activités manufac- turières aurait, par ailleurs, pour résultat d'élever les rentes produites par "les terres éloignées" (1755, p.86) puisque la réduction des frais de déplacement contribuerait à l'accroissement des bénéfices. L'augmentation des revenus des propriétaires ne pourrait que favoriser le pays dans son ensemble par l'activité en cascade qui serait générée. La dispersion de l'industrie réduirait la dette provinciale vis-à-vis de la capitale, contribuant à limiter l'inégalité de la circulation monétaire dans les sous-espaces concernés.
S'il vante les avantages de la dissémination manufacturière, Cantillon n'est pas sans percevoir les limites de ses recommandations. L'introduction et le développement d'activités industrielles, d'une part, nécessitent "beaucoup d'encouragement et de fonds" et, d'autre part, exigent un temps qui peut être long pour devenir techniquement et économiquement compétitives.
Finalement, toutes ces analyses montrent comment les préoccupations spatiales de Cantillon informent tout l'Essai sur la nature du commerce en général . L'auteur formule un problème qui ouvre des possibilités de développement. La démarche initiée par Cantillon pourra être poursuivie. Elle sera complétée par Steuart (localisation des manufactures) et systématisée à l'aide d'un corps d'hypothèses fortes par Von Thünen. Cantillon apparaît, ainsi, comme un précurseur de l'analyse de la localisation.
CONCLUSION
Si la théorie économique spatiale commence avec Von Thünen, on peut en faire remonter les origines à Cantillon (7).
C'est par un processus d'abstraction que Von Thünen est parvenu à une première formulation analytique des problèmes de localisation, mais "le nombre des variables qu'il a retenu dans l'élaboration de son schéma s'avère très réduit en sorte que ses successeurs ne devaient y trouver dans leur oeuvre d'élargissement progressif, que des points d'appui limités". Dans la mesure où l'analyse de Cantillon "apparaît plus large et donc plus compréhensive, que celle de Thünen", on peut se demander avec Claude Ponsard "si les progrès ultérieurs de cette économie n'auraient pas été plus rapides si les bases de son développement avaient été plus larges" (1958, p. 12). Quoi qu'il en soit, Cantillon a considéré la distance comme l'aspect décisif de l'espace économique et il a introduit de façon systématique la relation ville - campagne dans l'analyse. Si l'Essai n'a pas apporté une problématique de la localisation comme celle de l'Etat isolé il n'en demeure pas moins que le facteur spatial structure l'ensemble du système d'interprétation de Cantillon. Parce que les premiers éléments d'une démarche méthodologique introduisant de façon délibérée l'espace dans la théorie économique sont présents dans son oeuvre, Cantillon préfigure certaines analyses des héritiers de Von Thünen; par là même, il ouvre une voie bonne à suivre.
(1) Toutes les références seront effectuées d'après la réédition de l'Essai proposée par l'I.N.E.D. (1952)
(2) L'article de Robert F. Hebert (1981) devrait contribuer à favoriser cette reconnaissance.
La publication en langue anglaise de l'ouvrage de référence que Claude Ponsard a consacré à l'histoire des théories spatiales devrait aller dans le même sens (1983).
(3) Schumpeter voit en Cantillon le premier économiste à avoir construit un tableau économique même s'il ne l'a pas en fait présenté sous la forme que lui a donnée Quesnay (1983, p. 312).
(4) Dans un article introductif à l'Essai (1755), "Cantillon, l'économiste et le démographe", J.J. Spengler examine l'oeuvre de Cantillon sous l'angle de la population.
(5) Sur la mise en évidence du rôle joué par le concept de valeur intrinsèque dans l'articulation des théories de la production et de l'échange il faut se référer à la contribution de R. Aréna (1984).
(6) Sur la contribution de James Steuart à l'analyse spatiale on consultera le chapitre que Pierre Dockès lui a consacré dans son ouvrage de 1969.
(7) Repérer une origine c'est identifier un problème et les premiers rudiments d'un système conceptuel. Il y a commencement lorsque les éléments constitutifs de la problématique nouvelle sont articulés.
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2 .UN PRECURSEUR DU NEOCLASSICISME: AUGUSTIN COURNOT OU LE PROBLEME DE LA GENESE THEORIQUE DU SAVOIR ECONOMIQUE MATHEMATISE.
La science économique dans son histoire apparaît marquée par quelques oeuvres cardinales. Ces fruits de la réflexion de quelques grands noms se présentent toujours comme un système d'interprétation général et créateur. Un système général en ce que par son réseau conceptuel ou (et) par son approche méthodologique, il constitue la structure paradigmatique à un moment donné. Un système créateur en ce que, dans le cadre perceptuel défini, l'activité scientifique va avoir pour objectif l'articulation du paradigme, c'est-à-dire sa clarification par une amélioration continue de sa formulation. Ces oeuvres les plus significatives fondant l'économie politique comme science constituent ainsi pour l'historien les repères indispensables. Rétrospectivement les moments critiques du développement de l'économique ne sont pas difficiles à identifier même si, à l'époque, leur complète signification a pu ne pas être remarquée. Le néoclassicisme constitue ainsi un modèle perceptuel comportant en un système articulé mais indissociable des questions, des concepts, un domaine et des choix théoriques. Par rapport à la pensée classique, comme l'a observé A.W. Coats the "changes included not only a major shift in the focus of economic theory - towards an emphasis on subjective factors, on demand and consumption rather then supply, production and distribution ; they also laid the basis for a comprehensive systematization of