SERMON DE BOURDALOUE (1632-1704)
SUR L'HYPOCRISIE


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Sermon prononcé le septième dimanche après la Pentecôte en 1670.
En rapport avec ce texte voir "Tartuffe" de Molière.

I.- Des faux raisonnements sur l'hypocrisie

Je distingue dans le christianisme trois sortes de personnes, qui, sans être hypocrites ni le vouloir être, se font de l'hypocrisie d'autrui un obstacle essentiel à leur salut ; remarquez-en bien les divers caractères : les premiers, ce sont les mondains et les libertins du siècle, qui, déclarés contre Dieu et contre son culte, se prévalent ou veulent se prévaloir de l'hypocrisie d'autrui, pour autoriser leur libertinage et s'élever contre la vraie piété. Les seconds, ce sont les chrétiens lâches à qui l'hypocrisie d'autrui est une occasion de scandale et de trouble, jusqu'à les dégoûter et à les rebuter de la vraie piété. Ainsi les impies pensent trouver dans l'hypocrisie d'autrui la justification de leur impiété, les lâches le prétexte de leur lâcheté, les simples l'excuse de leur imprudence et de leur témérité. Mais je prétends leur montrer à tous combien leur conduite est insoutenable et leurs raisonnements frivoles. Je prétends, dis-je, faire voir au libertin combien il est mal fondé, quand, pour se confirmer dans son libertinage et son désordre, il se sert de l'hypocrisie d'autrui, ce sera la première partie ; au lâche, combien il est faillible et coupable dans sa faiblesse, quand il se trouble de l'hypocrisie d'autrui, jusqu'à s'éloigner des voies de Dieu, ce sera la seconde partie ; à l'ignorant et au simple, combien il est inexcusable devant Dieu lorsqu'il se laisse surprendre à l'hypocrisie d'autrui, ce sera la troisième partie. Trois points d'une extrême importance et que je traiterai selon que le temps me le permettra. Commençons. (Exorde.)

II.- On n'a pas le droit de censurer l'hypocrisie sur le théâtre.

Comme la fausse dévotion tient en beaucoup de chose de la vraie ; comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes, comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tout semblables ; il est non seulement aisé, mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l'une, intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci, défigurent celle-là ; à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité prudente, exacte, et bien intentionnée, ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes, et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu'ils les supposaients fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante, le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu'il se portait ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu'à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais dans le fond la plus mercenaire et la plus lâche. Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu, tandis que le vice et le libertinage triomphaient.

III.- Les dupes de l'hypocrite ne sont pas excusables

Comme par l'illusion et par la surprise de l'hypocrisie on s'engage dans l'erreur au préjudice de la vérité, aussi par la même surprise s'engage- t-on souvent à soutenir l'injustice contre le bon droit, le crime contre l'innocence, la passion contre la raison, l'incapacité contre le mérite, et cet abus est encore plus commun que l'autre. Vous savez, chrétiens, ce qui se pratique, et l'expérience du monde vous l'aura fait connaître bien mieux qu'à moi, qu'un homme artificieux ait une mauvaise cause, et qu'il se serve avec adresse du voile de la dévotion, dès là il trouve des solliciteurs zélés, des juges favorables, des patrons puissants, qui, sans autre discussion, portent ses intérêts, quoique injustes, et qui, sans considérer le tort qu'en souffriront de malheureuses parties, croient glorifier Dieu en lui donnant leur protection et en l'appuyant. Que sous ce déguisement de piété un homme ambitieux et vain prétende à un rang dont il estindigne et qui ne lui est pas dû, dès là, il ne manque point d'amis qui négocient, qui intriguent, qui briguent en sa faveur, etqui ne craignent ni d'exclure pour lui le plus solide mérite, ni de se charger devant Dieu des conséquences de son peu d'habileté : pourquoi ? parce qu'ils sont, pour ainsi dire, fascinés par le charme de son hypocrisie. Enfin, qu'un homme violent et passionné, mais en même temps hypocrite, exerce des vexations, suscite des querelles, trouble par ses entreprises le repos de ceux qu'il lui plaît d'inquiéter, et qu'en tout cela il fasse le personnage de dévôt, dès là il est sûr d'avoir des âmes dévouées qui loueront son procédé, qui blâmeront ceux qui l'oppriment, et qui ne jugeant des choses que par cette première vue d'une probité fausse apparente, justifieront les passions les plus visibles, et condamneront la vertu même. Car c'est ainsi que l'hypocrisie, imposant à la simplicité, lui fait commettre sans scrupule les plus grossières injustices ; et je serais infini, si j'en voulais produire toutes les espèces. On demande donc si ceux qui se laissent surprendre de la sorte sont excusables devant Dieu. Ecoutez, chrétiens, une dernière vérité, d'autant plus nécessaire pour vous que peut- être n'en avez-vous jamais été instruits. On demande, dis-je, si les égarements dans la foi, si les défauts de conduite qui blessent la charité et la justice envers le prochain, seront censés pardonnables au tribunal du souverain Juge, parce qu'on prétendra avoir été trompé et séduit par l'hypocrisie. Et moi je réponds que cette excuse sera l'une des plus frivoles dont un chrétien se puisse servir. Pourquoi cela ? Par deux raisons tirées des paroles mêmes de Jésus-Christ ; prévoyant les maux que devait produire cet éclat de la fausse piété, il ne nous a rien tant recommandé dans l'Evangile que de nous en donner de garde, que d'y apporter tout le soin d'une sainte circonspection et d'une exacte vigilance, que de ne pas croire d'abord à toute sorte d'esprits, que de nous défier particulièrement de ceux qui se transforment en anges de lumières ; en un mot, que de nous précautionner contre ce levain dangereux des Pharisiens, qui est l'hypocrisie, Attendite a fermento pharisoeorum quod est hypocrisis, faites-y attention, défendez-vous-en, Attendite. Or, c'est à quoi nous ne pensons jamais, vivant sur cela dans une négligence, ou pour mieux dire, dans une indifférence extrême, donnant à tout, ne discernant rien, nous comptant comme si nous étions peu en peine d'y être surpris, et même comme si nous; voulions l'être ; et ne le voulons-nous pas, en effet, surtout quand cette illusion satisfait notre vanité ou notre curiosité ? D'où je conclus que, s'il en arrive des désordres, c'est-à-dire si notre foi ou notre charité viennent à en être altérées, bien loin de mériter grâce, nous sommes doublement coupables auprès de Dieu, et du désordre causé par notre erreur, et de notre erreur même, parce que l'un et l'autre vient de notre désobéissance, en n'observant pas ce précepte du Sauveur : Attendite a fermento pharisoeorum.

Fin du sermon
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SERMON DE BOURDALOUE (1632-1704)
SUR LA PENSEE DE LA MORT



Sermon prêché à Notre-Dame de Paris le mercredi des Cendres en 1671.

1. - Les trois avantages de la  pensée de la mort

2. - La pensée de la mort est le remède contre les passions

3. - La pensée de la mort doit être le fondement de nos délibérations