LA CONNAISSANCE DU FEU

ET L'ART DE FAIRE DU FEU

PAR

PAUL BROCA

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Les origines de l'art de faire du feu a été discutée à la Société d'anthropologie en 1870, date de l'intervention de ce célèbre savant.

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Je serai plus affirmatif que M. de Quatrefages. Il se demande si l'homme, dès son origine, a connu l'usage du feu, ou s'il ne l'a découvert que plus tard ; et tout en paraissant disposé à accepter la seconde hypothèse, il laisse la question indécise. Je ne partage nullement son incertitude. Quelque habitué que je sois à me tenir sur la réserve lorsqu'il s'agit des origines des choses, et quelque peu renseigné que je sois sur les premiers débuts de l'homme, j'ose pour cette fois, me prononcer catégoriquement, et j'admets qu'il y a eu une période, courte ou longue, où l'usage du feu était inconnu, et une autre période, que je crois fort longue, où l'homme savait se servir du feu, mais ne savais pas encore le produire.

Il ne faut pas confondre ces trois choses très distinctes : la connaissance du feu, l'usage du feu, et la production du feu.

Avant d'apprendre à produire artificiellement le feu, l'homme a dû d'abord observer et étudier ce qu'on peut appeler le feu naturel. Partout la foudre peut enflammer les corps combustibles. Dans les régions volcaniques, les matières ignées vomies par les soupiraux du feu central peuvent allumer des incendies. Ailleurs, la chaleur dégagée par la fermentation dans les amas de substances végétales peut suffire à les embraser ; et ces feux naturels peuvent s'étendre au loin, envahir d'immenses forêts, et durer fort longtemps. Ces accidents, que l'on observe encore aujourd'hui, et qui deviennent quelquefois formidables, même dans les pays civilisés où l'homme règne en maître et où il se flatte de dominer les éléments, étaient sans doute bien plus fréquents et bien plus terribles dans la nature sauvage où vivaient ses premiers ancêtres.

A l'aspect de ce fléau inconnu, l'homme dut éprouver d'abord un sentiment de terreur, comme les bêtes fauves que les voyageurs écartent, la nuit, en allumant de grands feux. Puis, se ravisant, il étudia le monstre, reconnut que ce n'était pas un animal dévorant, mais un phénomène naturel. Il apprit que, si le feu brûle, il réchauffe ; il osa s'en approcher, comme font nos animaux domestiques, à la faveur de l'expérience qu'ils ont acquise en vivant avec nous, et comme font aussi les singes sauvages qui viennent se chauffer, la nuit, autour des feux allumés par l'homme. L'intelligence de ces animaux ne va pas au-delà ; ils ont observé la propriété brûlante de la flamme, et ils se gardent d'y toucher. Ils ont observé la propriété vivifiante du feu qui rayonne, et ils en profitent ; mais ils ne comprennent pas que cette chaleur est produite par la combustion de certaines matières ; ils n'ont pas l'idée d'entretenir le feu en y jetant des herbes sèches ou des branches d'arbres ; ils font cercle autour du foyer jusqu'à ce qu'il soit éteint ; puis ils s'en retournent sans pousser plus loin l'étude du phénomène... Ils connaissent le feu, ils ne savent pas s'en servir.

L'homme, plus intelligent, observa mieux. Lorsqu'il comprit que le feu pouvait lui être utile, il chercha à s'en emparer ; il s'en empara. Il étudia les substances combustibles ; il parvint à entretenir le feu, à le ranimer, à le transporter, à le manier suivant ses besoins. Il s'en servit pour se chauffer, pour cuire ses aliments, et plus tard pour divers autres usages en rapport avec le progrès de son industrie. Bientôt le feu devint pour lui un auxiliaire continuel, qui faisait partie essentielle des besoins de la famille ou de la tribu, et toute collection d'individus dut prendre des mesures pour conserver d'une manière permanente le feu sacré, ce germe précieux d'un élément désormais indispensable qui, lorsqu'on avait le malheur de le perdre, ne pouvait être retrouvé que par hasard.

Il me paraît probable que la première période, pendant laquelle l'homme connut le feu naturel sans savoir l'utiliser pour ses besoins, dut être assez courte. J'ignore quelle fut l'origine de l'homme et quel fut, à l'époque de son apparition, le degré de développement de son intelligence. Toutefois je ne saurais concevoir un homme privé de la faculté d'observer et de la curiosité qui engendre l'expérimentation. Je suppose donc qu'il ne dut pas s'écouler bien longtemps entre l'époque où apparurent des êtres humains et celle où ils apprirent à utiliser le feu naturel.

Mais la période suivante, celle où l'homme ayant, suivant l'expression consacrée, ravi le feu au ciel, le conserva pour son usage, en fit un agent de première nécessité, sans connaître encore le moyen de le produire, cette seconde période, dis-je, fut-elle aussi courte que la première ? Tout indique au contraire qu'elle fut extrêmement longue, et qu'elle dura jusqu'à des temps assez rapprochés de nous pour que le souvenir n'en soit pas encore entièrement détruit. Qu'est-ce que ce culte du feu qu'on trouve à l'origine d'un grand nombre de mythologies, et dont les traces souvent méconnues, mais non effacées, s'aperçoivent encore dans certains cultes modernes ? Les lampes perpétuelles, les feux perpétuels du foyer domestique, les feux sacrés conservés par des collèges de prêtres, les terribles châtiments infligés aux vestales négligentes chez les peuples qui savaient produire aisément le feu, et pour lesquels la conservation de cet élément était sans aucune utilité, ne peuvent être considérés que comme les restes d'un culte ancien, institué à une époque où l'extinction de la précieuse étincelle eût été un malheur pûblic. Or, si nous considérons les vestiges actuels de ce culte, nous voyons qu'ils se réduisent, dans les églises catholiques, à un tout petit détail : la lampe éternelle dite du saint sacrement. C'est tout ce qui reste de l'intitution primitive, et il est aisé de comprendre pourquoi le catholicisme, en admettant dans ses rites ce diminutif du feu perpétuel, lui retira les caractères d'utilité publique qu'y attachaient les païens, et le fit descendre au rang des pratiques les plus accessoires du culte. C'est qu'en effet le rite catholique fut établi dans une société déjà civilisée, où il était tout à fait inutile de se préoccuper de la garde du feu. Pourquoi maintenant le culte des feux publics ou domestiques jouait-il un si grand rôle dans le paganisme gréco-latin ? Est-ce parce que l'origine de cette religion remontait jusqu'aux temps où l'homme ignorait encore l'art de produire le feu ? Je ne le pense pas. Le mythe de Prométhée, l'un des plus anciens de tous, nous reporte au milieu d'un peuple qui connaissait déjà le feu artificiel. Prométhée, ainsi que vient de le dire Mme Royer, tirait son nom de l'instrument dont les Aryens se servaient pour enflammer le bois (pramantha) ; mais l'époque où cette précieuse invention avait été faite était déjà assez éloignée pour que les Aryens d'Europe eussent oublié l'éthymologie du nom de leur Prométhée ; car ce qu'ils attribuaient à ce personnage mythique, ce n'était pas l'invention du feu artificiel, c'était la découverte même du feu, du feu naturel, qu'il avait, dit-on, dérobé dans le ciel. Le paganisme gréco-latin, en se constituant, n'aurait donc pas établi le culte du feu sous la forme qui s'est maintenue jusqu'au christianisme, s'il ne l'avait emprunté à un ordre de choses plus ancien, auquel il succédait, et qui datait lui-même d'une époque où il était nécessaire que la garde du feu fût assurée par des lois extrêmement sévères. Le paganisme ne fut pas, comme le christianisme qui l'a supplanté, un corps de doctrines et de croyances, qu'il fallait accepter en bloc ou repousser tout entier. Il ne produisit pas une révolution religieuse. Il se développa peu à peu, mythe par mythe, dieu par dieu, recevant d'âge en âge de nouvelles fictions sans rejeter les fictions précédentes, et adoptant dans son culte de nouvelles pratiques sans renoncer aux anciennes. Il trouva le culte du feu établi, il le conserva, il lui donna même une de ses grandes déesses, et ce culte une fois régulièrement établi dut persister sans changement notable aussi longtemps que la religion dont il faisait partie.

Voilà pourquoi, par exemple, les Romains, qui avaient toujours connu le feu artificiel, et qui n'avaient par conséquent jamais éprouvé le besoin de placer le feu public sous la garde de la religion, avaient maintenu l'horrible coutume d'enterrer vivantes les vestales qui avaient oublié leur devoir.

Remontons maintenant à l'époque qui précéda immédiatement la formation du paganisme. Ici, nous ne pouvons procéder que par supposition, puisque nous ne possédons ni monument écrit ni souvenirs légendaires. Cela ne veut pas dire que les hommes de ce temps-là fussent sans superstitions et sans pratiques religieuses. Ils devaient en avoir, et s'il n'en est resté aucune preuve dans l'histoire, nous venons de reconnaître par induction qu'ils avaient au moins le culte du feu. Mais de ce fait que leur religion a péri sans laisser de traces dans la mémoire des hommes, on peut conclure qu'elle n'avait pas le caractère d'une religion régulière, qu'elle ne constituait pas un de ces faisceaux de croyances que relie une théologie plus ou moins avancée, et qu'elle ne pouvait avoir cette permanence que l'institution d'un clergé donne à toute religion organisée. Elle se modifiait d'âge en âge, suivant les besoins sociaux, et toute pratique qui cessait d'être utile était destinée à s'atténuer, à se dessécher et à disparaître avec le temps. Si donc le culte du feu s'était maintenu jusqu'à l'origine du paganisme dans toute sa vigueur, dans toute sa sévérité, s'il était encore assez vivant pour s'imposer à la religion nouvelle, il est permis de croire qu'il ne s'était pas encore écoulé un très grand nombre de générations depuis que la production du feu artificiel était devenue assez facile pour rendre inutile la garde du feu sacré.

Je me crois autorisé à déduire de ces remarques que l'invention ou, si l'on préfère, la découverte du feu artificiel, quoique certainement préhistorique, n'a pas été bien antérieure aux temps historiques ; qu'en d'autres termes, cette découverte peut être considérée comme récente, eu égard à la haute antiquité de l'homme. Autant j'ai lieu de croire que la période qui précéda l'usage du feu fut de peu de durée, autant je suis convaincu que la période suivante, qui précéda la production du feu artificiel, fut extrêmement longue.

Mais, dira-t-on peut-être, l'homme était trop intelligent pour tarder si longtemps à découvrir les moyens de produire le feu. Ne voit-on pas, de nos jours, les sauvages les plus arriérés allumer du bois par le frottement ? Une opération aussi facile n'a-t-elle pas dû se faire de tout temps ? - Pour moi, la chose me paraît très difficile au contraire. Les sauvages modernes font très adroitement ce qu'on leur a appris à faire ; ils n'ont eu qu'à imiter et à s'exercer ; mais celui qui, sans être dirigé par un maître, sans être guidé par les principes de la physique et de la chimie, sans se douter des lois de la transformation des forces, parvint à faire jaillir le feu d'un morceau de bois sec, ne fit pas une chose ordinaire. Certes, un professeur de physique n'aurait pas de peine aujourd'hui à résoudre le problème ; connaissant l'équivalent mécanique de la chaleur, il déterminerait aisément la quantité de frottement qui est nécessaire pour enflammer le bois, et il imaginerait bien vite un appareil de friction ou de rotation capable de dégager la quantité nécessaire de calorique. Mais ce ne fut pas ainsi que purent procéder les inventeurs préhistoriques : ce fut l'observation seule qui les dirigea ; et il ne leur suffisait pas de constater que les corps s'échauffent par le frottement ou par le choc. Tout individu apprend bien vite cela dans la pratique de la vie ; mais de là à deviner que la chaleur ainsi dégagée peut aller jusqu'au degré qui produit la combustion, il y a bien loin encore. Jamais, en y employant toute sa force, un homme n'a pu, sans le secours des instruments, frotter deux surfaces plates l'une contre l'autre assez longtemps et assez fort pour les enflammer ; la quantité de calorique qui résulte de ce frottement serait plus que suffisante si elle était concentrée sur un point ; mais répartie dans des masses volumineuses, elle les porte à peine au-delà du degré de chaleur que peut supporter la main. Cette expérience vulgaire ne pouvait conduire à la découverte du feu artificiel à une époque où l'on n'avait aucune notion sur la nature du calorique, car, si l'on savait que le feu produit de la chaleur, on ignorait que la chaleur pût produire le feu. M. Dureau vient de nous dire que les habitants des îles Carolines, à la vue d'un incendie allumé par les navigateurs européens, s'imaginèrent que le feu, qu'ils voyaient pour la première fois, était un animal qui dévorait leurs cabanes. Je ne sais si cette histoire est bien exacte, mais elle est en tout cas bien trouvée ; elle exprime bien l'idée que des sauvages pouvaient se faire du feu. Ce n'est que dans des temps presque modernes qu'on a reconnu que le feu est un effet de la chaleur. Les philosophes grecs étaient si loin de s'en douter, qu'ils considéraient le feu comme un élément, c'est-à-dire comme une substance simple qui, loin d'être l'effet de la chaleur, en était au contraire la cause. Leurs ancêtres de l'âge de pierre, les inventeurs du pramantha, n'étaient certes pas plus savants en physique, et rien, si ce n'est l'observation fortuite du fait lui-même, ne pouvait les conduire à chercher le moyen de concentrer le frottement sur un point circonscrit, dans le but d'y élever la chaleur jusqu'à l'ignition. Ce fait, ils l'observèrent par hasard dans le jeu des instruments qu'ils avaient créés pour un autre usage. Il me paraît assez probable par exemple qu'ils imaginèrent le pramantha après avoir vu s'enflammer les essieux mal graissés de leurs chars. Tout autre instrument à rotation usité dans leur industrie aurait pu les conduire à la même invention. Ils avaient peut-être aussi d'autres machines, où le frottement d'une pièce mince dans une rainure pouvait accidentellement développer une chaleur assez forte pour enflammer des matières combustibles. Il est tout naturel qu'après avoir assisté une ou plusieurs fois à des faits de ce genre, les hommes aient compris la possibilité d'obtenir le feu artificiel ; pour y réussir, ils n'avaient qu'à imiter ce qu'ils avaient vu, et il ne leur fallut peut-être pas tâtonner longtemps pour réaliser, dans un instrument spécial, les conditions propres à concentrer le frottement de manière à reproduire volontairement le phénomène de la combustion.

Mais ces conditions, qu'ils n'avaient pu deviner et que l'expérience seule leur avait révélées, quand et comment avaient-ils pu les connaître ? Je pense qu'ils ne les connurent que fort tard, après l'invention des machines à rotation ou à frottement, par exemple, après l'invention des chars, qui suppose une industrie déjà avancée, et qui nous reporte à une époque relativement récente. Les peuples chez lesquels l'industrie mécanique était parvenue à ce degré de développement n'étaient pas bien loin de l'état de civilisation qui a laissé une trace dans l'histoire de l'humanité. On voit que cette conclusion, basée sur l'analyse des conditions qui ont amené la découverte du feu artificiel, s'accorde parfaitement avec celle qui repose sur l'étude du culte du feu.

Objectera-t-on que des peuples sauvages, auxquels on ne connaît point d'ancêtres moins sauvages qu'eux, savent produire le feu artificiel ? L'objection ne serait valable que s'il était démontré que ces sauvages n'ont jamais frayé avec des hommes connaissant déjà l'art de produire le feu. Le procédé une fois trouvé quelque part, chez un peuple relativement civilisé, a dû aisément se transmettre au loin, de peuplade en peuplade : il suffisait d'un prisonnier pour le faire connaître à des sauvages, d'un canot entraîné par la tempête pour le transporter au-delà des mers. Ce procédé, en se transmettant ainsi de main en main, a pu se modifier plus ou moins ; le mode de frottement a pu varier suivant les lieux, d'après la nature des substances combustibles que produit la nature végétale. Il est en outre très probable queles conditions à la faveur desquelles le feu artificiel a pu être obtenu se sont réalisées à diverses époques chez des peuples différents. On comprend ainsi la diversité des procédés usités par les peuples sauvages ou barbares pour produire le feu.

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