Encrée

Sandrine ROY

(Tous droits réservés)

 

14 janvier 2003

Le silence est lourd. Lourd de ton absence. Comme une insulte…un supplice. Le bruit du néant plane et résonne. Il frappe plus fort que tous les autres. Et je suis condamnée à l’entendre à jamais. Il me suit partout.

A cet instant, tu es quelque part, ‘ailleurs’. Vois-tu cette feuille de papier, cette fille qui écrit et se noie dans l’encre des mots ? Cette fille, ta fille.

 

22 janvier 2003

Ce matin, l’aube était apparue comme une promesse, une caresse. Elle avait chassé les brouillards nocturnes. Elle s’était faufilée et m’avait lentement tirée de mes rêves. 

La nuit retombe, d’un seul coup. Plus d’aube, de promesse, de caresse.

Le temps semble s’arrêter.

Vient d’abord l’incrédulité puis l’incompréhension. Une série de questions en filigranes.

Et enfin, comme une évidence, le présent impose la réalité.

On a envie de s’enfuir vers l’ailleurs, loin, très loin. S’enfuir vers hier.  Oui, simplement hier.

Tout était si différent.

Mais le présent nous claque au visage avec l’impudeur qui le caractérise si bien dans ces moments là.

Hier, je pensais être grande et forte et adulte.

Je ne suis qu’une petite fille sans repère, tel un électron libre dans un monde que je dois maintenant affronter, seule.

Je repense à une phrase de Frédéric Dard qui, à la mort de Daniel Balavoine avouait « Si j’avais su que je l’aimais tant, je l’aurais aimé d’avantage » Pathétique.

 

23 janvier 2003

Le bonheur est un mensonge inventé par les hommes pour mieux leur faire oublier la mort…mais aussi pour leur donner le courage de vivre.

Il n’aura plus jamais la couleur de tes yeux. Alors, je te chercherai dans le chant d’un oiseau, la beauté d’une fleur et la chaleur de la main d’un ami.

Je te chercherai partout.

 

Métronome

 

C’est en voyant tes yeux que Dieu a su choisir

Tous ces blancs, tous ces bleus, sur la palette zéphyr ;

C’est en goûtant tes larmes qu’il a fait les nuages,

C’est en pleurant tes drames qu’il a peint les orages.

 

Un battement de paupières, et il invente la nuit ;

Tes cils qui se relèvent et c’est l’aube qui s’en suit ;

Tu fais une prière et il dessine les jours ;

Un seul de tes sourires, ainsi est né l’amour.

 

Un soupir de toi et les vents de souffler ;

Une colère, un émoi, et les guerres de régner.

Voilà qu’un ange passe, et la paix a vaincu,

Ton silence et tes grâces ont raison des recrues.

 

Tu dis « je fais un vœu » et les montagnes se dressent ;

Tu lisses tes cheveux et les prairies se tressent.

En t’écoutant parler, les océans sont nés,

Du flux de tes pensées, les mers se sont créées.

 

Quand le merle parfois ose une mélodie,

C’est le son de ta voix qu’il double, qu’il copie

Et c’est pour toi qu’il chante, dans les longs soirs d’été,

Il caresse de son air, les fleurs et les blés.

 

Quand ton absence cogne dans mon cœur métronome,

C’est dans un champ, un pré que je reviens chercher

Des bouts de toi, des vents, des baisers, des caresses

Et je pose ma tête sur la terre qui te berce.

 

1er février 2003

Premières neiges de l’hiver. Je me souviens de nous, de nos vacances en Haute-savoie. Chaque année, à peu près à cette époque.

Tu avais un long manteau blanc. Tu étais belle. Tu as toujours été belle.

Nous marchions chaque jour à travers les rues de la station et puis sur ce sentier que l’on nomme ‘Le Calvaire’.

On s’arrêtait dans un hameau tout en bois, un petit havre de paix où les promeneurs venaient se restaurer, manger des tartes à la myrtille et boire des chocolats ou un verre de vin chaud.

J’étais heureuse et je ne le savais pas.
Les flocons s’écrasent sur les velux de mon appartement. Ils fondent en larmes. Je reste là, à les regarder et je pense à toi…

 

2 février 2003

Je suis passée à la maison ce matin. Ta maison.
J’ai caressé au hasard quelques objets sur lesquels ta main s’était posée tant de fois.

J’ai fermé les yeux.

J’ai fermé les yeux et j’ai pleuré. Mais tu n’étais pas là pour me consoler.

Toi qui, quand j’avais un gros chagrin, te moquais si gentiment de moi en ouvrant tes bras grands comme le monde et en me disant : « Viens ma fille, viens» Et je redoublais de sanglots…Ta main caressant mes cheveux. Ta main apaisante . Ta main aimante.

Et puis la chaleur de tout ton amour qui m’enveloppait et guérissait mes blessures passagères.
Ta main n’est plus là. Tes bras envolés. Ton amour passé.

 6 février 2003

Longue promenade avec mon chien dans les bois de Saint Roch aujourd’hui.

Quand j’étais petite, nous allions là-bas le dimanche après-midi parfois. J’ai remarché sur nos traces. J’ai refait la boucle, mais à l’envers.

Je ne sais pas pourquoi la mémoire du passé me fait tant défaut. Mon âme distille des clichés d’instants bénis au gré de ses caprices. Je ne maîtrise rien. Un événement viendra s’imposer, heureux visiteur, au moment où je m’y attendrais le moins. Tel un cadeau du ciel.
Je peux passer des semaines sans qu’un souvenir vienne frapper. Puis un jour, un parfum, un mot, un regard font renaître l’indicible, le sublime. Et à chaque fois, la même extase me prend. Je chaparde ce trésor et je le range bien à l’abri, dans un coin de mon présent. Douceurs sucrées pour l’amertume des jours à venir.

Je t’aime. Encore et toujours et à jamais. Je t’aime.

 

7 février 2003

Mal de mère

 

Si tu entends comme un silence

Un peu trop fort, un peu trop lourd

Maman, c’est juste ton absence

Qui cogne et frappe et tape toujours

 

J’parle à mon chien de toi parfois

C’est l’seul à qui j’peux tout confier

J’lui dis mes peines, j’lui dis mes joies

J’lui dis combien je t’ai aimé

 

Cœur à l’envers et mal de mère

Cœur en poussière, si mal parfois

Cœur solitaire et mal de mère

Cœur en enfer, si mal de toi

 

Je croise des gens qui font semblant

De m’parler toi, les yeux pleins d’buée

J’leur en veux presque d’être si vivants

De les voir tous autant tricher

 

Le temps s’est un peu arrêté

Moi, sans ton âme, j’y vois plus rien

Y’a plus d’soleil, y’a plus d’été

Y’a plus de mal, y’a plus de bien

 

Cœur à l’envers et mal de mère

Cœur en poussière, si mal parfois

Cœur solitaire et mal de mère

Cœur en enfer, si mal de toi

 

Je me nourris de souvenirs

J’sais bien qu’c’est pas toujours très bon

Mais puisqu’il n’y a plus d’avenir

Faut bien qu’je cherche une solution

 

Plus les jours passent, plus je me dis

Qu’un jour, on se retrouvera

Après la vie, il y a la vie

Et je sais qu’tu m’attends là-bas

 

Cœur à l’envers et mal de mère

Cœur en poussière, si mal parfois

Cœur solitaire et mal de mère

Cœur en enfer, si mal de toi

 

9 février 2003

Le journal télévisé de 20h00 déverse son flot d’horreurs, d’attentats, de vies brisées.
Je regarde toutes ces images.

Je n’ai pas le monopole de la souffrance. D’autres hommes et d’autres femmes vivent d’autres calvaires sous d’autres cieux. Il y a d’autres pleurs que les miennes. D’autres blessures que les miennes. D’autres regrets et d’autres chagrins. D’autres tourments et d’autres châtiments.
Mais la terre peut bien saigner toutes les larmes de ses cratères, le ciel peut bien hurler les éclairs de l’enfer. Rien ne m’atteint. Rien ne me touche.

Plus tard, peut-être…bien plus tard sans doute, mais pas maintenant.

 

18 février 2003

J’ai grandi dans une éducation religieuse mesurée. Une religion qui ne m’était pas imposée,

simplement proposée. Quelques rituels ça et là. Une messe de temps à autre. La prière du soir me revient en mémoire. Je te vois agenouillée devant mon lit. Dernière minute privilégiée de la journée. Toi et moi. Tes mots murmurés et cent fois répétés.

Aujourd’hui, plus de ‘Notre Père’.

La dernière fois qu’ils m’ont été prononcés, c’était par le curé qui bénissait ton corps.

Je ne veux plus entendre ces prières-là. Elles riment avec froid. Elles riment avec fin.

J’ai remis l’affaire entre Dieu et moi entre les mains d’un service contentieux. Il n’avait pas le droit. Te donner vie, te faire devenir mère, et puis te reprendre sans un mot d’explication. Dieu nous a laissés là, avec nos questions et notre chagrin. Dieu donne et reprend. Aucune excuse. Faudrait-il encore qu’après cela, je continue à le célébrer ?

Ton âme était sans doute trop belle. Cette clarté ne lui a pas échappé longtemps. Il a du comprendre que ta pureté serait bien plus utile là-haut, près de lui. Il a fait de toi un ange, un vrai. Mais il avait le temps, Dieu. Il avait l’éternité pour t’avoir à ses côtés. Il aurait pu, il aurait du te laisser éclairer encore un peu nos vies, vingt ans ou trente ans de plus. Mais il ne l’a pas fait.

 

23 février 2003

« Tes parents étaient un couple modèle »

Laure et Antoine, Christine et Philippe, Martine et François…Tous ont eu les mêmes mots.

Tous vous admiraient. Que reste-t-il de vous à présent ? Vous sans toi ? 

Quelques photos, deux enfants.

 

24 février 2003

Je suis à Saint Cyr sur Mer…cette petite ville balnéaire qui t’accueillait chaque année pour les vacances.
Nous sommes partis hier. Une semaine de repos à flâner de Sanary à Cassis.

J’ai choisi de revenir au Castel Sainte Anne. Pour me souvenir.

Même dans ce petit coin du midi, le vent est froid à cette époque. Adrien, le patron de l’hôtel me parle de toi. Sa peine n’est pas feinte.

Nous avons longtemps marché sur la plage des Lesques.

J’ai jeté quelques mots dans le flou des vagues, j’ai jeté des mots comme on jette des braises.

 

Dis-moi

 

Dis-moi si les sirènes chantent encore pour elle

Dans les eaux ébènes, une litanie, un gospel

Les nageoires en deuil de ne plus l’effleurer

Les écailles en cercueil sur l’écueil granité

 

Dis-moi si les marées qui s’en vont qui s’en viennent

Ont raison de venir et toujours d’espérer ;

Qu’elles seront là demain, l’aube traînant leur peine

Jusqu’aux plateaux de sable, inlassables traversées

 

Dis-moi si tes eaux claires tremblent toujours ou parfois

En songeant au passé, en pensant aux émois

Né d’un bain de juillet, en ton sein elle plongea

C’était avant-hier, un siècle, je ne sais pas…

 

Dis-moi si les mouettes sont mortes de chagrin

De ces oiseaux de mer, je ne vois plus aucun

Serait-ce son absence qui rend le ciel si pâle ?

Pardonne mon innocence, ma quête zénithale.

 

Dis-moi qu’elle est encore, qu’elle est encore là

Pas très loin, à deux pas,  tout près, si près de moi

Qu’elle veille, qu’elle m’aime, qu’un jour elle reviendra

Qu’on n’attend pas pour rien…mais, c’est elle, je la vois !

 

Chaque matin, il t’apportait un café acheté dans la petite guitoune du plagiste. Plaisirs du bord de mer. Et moi qui soupirais, las de ces longues journées. Parce qu’à treize ou quatorze ans, on rêve déjà de vacances entre copains, loin de ses parents. Parce qu’à cet âge, on n’a pas vraiment conscience que tout peut basculer d’un jour à l’autre. Ingrate que j’étais. Je m’en veux de n’avoir pas su profiter de nous.

Alors, aujourd’hui, je reviens vers ces paysages. Je les regarde avec tes yeux. Je respire l’air que tu as respiré. Je m’allonge sur ce sable où tu t’es tant de fois allongée. J’écoute le bruit de la mer qui t’a tant bercée. Et je m’en veux de n’avoir pas su être plus digne de toi, de ne pas avoir su vous rejoindre dans ce bien-être éphémère. 

 

26 février 2003

Je croise des mères avec leurs filles. Je me revois. Je te revois avec chaque fois, ce même pincement au cœur.

Le mistral s’est levé.

 

27 février 2003

Il fait beau. Passons un agréable séjour. Restaurants et promenades.

Je t’embrasse

Post scriptum :

Si tu savais combien j'ai griffonné de mots

En bas des pages vierges, le soir, dans un sursaut

Pleurant sur ce destin qui me prive de te dire

" A la vie, à la mort !" et d'entendre tes rires.

Post scriptum :

Pour t'écrire tout ce que tu n'entendras jamais

Je t'aimais, je t'aimais, je t'aimais, je t'aimais…

Et mes larmes qui viennent soudain balayer

Les pleins et les déliés, l'encre bleue délavée

 

 2 mars 2003

Retour à la maison. Le téléphone a sonné tout à l’heure. Il n’y avait personne au bout du fil. Un instant, j’ai cru que...

C’est idiot.

 

12 mars 2003

Les gens de la rue.

Je les regarde marcher, courir et rire. Et toi, tu dors. Sont-ils naïfs au point d’en oublier leur condition de mortels? Pendant que toi, tu dors. Pensent-ils défier une quelconque loi en gesticulant ainsi ? Tu dors encore.

Je m’en veux de te laisser seule, si seule sous nos pieds. Il doit faire froid, il doit faire lourd, il doit faire noir.

La terre aurait du réagir. Par respect. S’arrêter de tourner un instant. Stopper sa course folle. Mais non, les vivants ont continué à s’aimer, à se déchirer, à acheter, à vendre, à fantasmer, à voyager. Les vivants ont continué à vivre.

Parfois, j’imagine que, comme ces religieuses canonisées que l’on exhume vingt ans après et dont on retrouve les corps, intacts, flottant dans quelques centimètres d’eau, tu baignes toi aussi, dans un liquide salvateur et salutaire, plus belle que jamais.

Tu as forcément eu droit à ce miracle. Il ne peut en être autrement.

 13 mars 2003

Ta photo au mur. Tu es assise devant sept roses. Ta main droite ajuste la composition florale. Longue jupe gris perle. Pull en cachemire.  Instant volé. Etait-ce un anniversaire, une fête des mères, un autre jour ? Je ne sais plus. L’année ? Je ne sais plus non plus.

J’en veux à cette maudite mémoire qui ne me dit pas tout.
Je regarde cette photo. J’imagine ton geste précédent, ton geste suivant. Je t’invente une mobilité…je te fais revivre l’espace de quelques secondes. J’entre dans le décor. Je m’assieds à tes côtés et je pose ma tête sur ton épaule.

Je me perds dans une agonie interminable et silencieuse, dans le labyrinthe de la peur. Plus le temps passe et plus nous nous éloignons l’une de l’autre.

Nos deux mains cherchent à se rejoindre. Nous tendons les bras mais chacune est engloutie dans un trou noir qui n’en finit pas de nous aspirer dans deux mondes parallèles. Pour toi, celui de la mort, pour moi, celui de la vie. Nous crions des mots d’amour qui restent en suspend au-dessus de nos cœurs. Le bruit infernal du gouffre étouffe nos voix.  Nous sommes aspirées par ces tourbillons. Nous sombrons en vrille, un peu plus profond chaque jour.

Impossible d’arrêter le temps. Je me perds sans toi.

14 mars 2003

 Je t’attends comme la lune attend la nuit. Je t’attends comme la terre attend la pluie. Je t’attends comme le silence attend le bruit.

18 mars 2003

Vogue

 

Voguent des souvenirs,

Des odeurs de café,

Deux ou trois éclats de rire,

Une vie inachevée.

 

Voguent des sourires

Qu’on laissait s’envoler

Et des mots pour fleurir

La pâleur des journées.

 

Voguent des images,

Photos de quartiers,

Coins de rues, un virage,

Et nos pas trop pressés.

 

Voguent toutes les questions

Dans le ciel ce matin,

Des points en suspension

Au milieu du chagrin.

 

Vogue ton âme au loin,

Belle, libre et sereine,

Que Dieu et tous les siens

T’accueillent comme une Reine.

28 mars 2003

Tu guides ma main, cette main si vivante et si alerte. Cette main que tu as mis neuf mois à fabriquer. Cette main que tu as tant de fois tenue, serrée, réchauffée. Cette main devenue orpheline et qui par désœuvrement, s’est mise ‘dans la tête’ de voyager sur la vague des phrases qu’elle fait naître au hasard…Elle ne sait plus faire que cela, cette main.

Ecrire encore et toujours. Comme une obsession.

Cette main qui t’a envoyée un baiser. La dernière fois que j’ai refermé la porte sur toi. La  porte aseptisée de clinique.

Tu étais allongée et tu avais rassemblé tes dernières forces pour me dire quelques mots. En quittant la chambre, je t’ai envoyée un baiser. C’était seulement quelques heures avant que les anges ne t’emportent je ne sais où, dans leur paradis très loin de moi. Je t’ai envoyé un baiser. Je repense à ce dernier geste. Je t’ai envoyé un baiser. Il résonne comme un adieu. Je t’ai envoyé un baiser. Et c’est du bout des lèvres que tu m’avais répondue par un sourire et un petit bisou envoyé en l’air tel une promesse de retrouvailles.

 3 avril 2003

C’est la dixième année que je souffle mes bougies sans toi.

 4 avril 2003

J’ai regardé la vidéo de ‘Ghost’ ce soir. Je la passais en V.O à mes élèves à chaque fin d’année scolaire.

Le réalisateur a touché du doigt ce qui doit ressembler à un début de vérité. Il y a une vie après la vie.

Penches-tu ta tête par-dessus mon épaule alors que je suis en train d’écrire ces lignes ?

Es-tu cet ectoplasme que seuls les médiums et autres clairvoyants arrivent à entendre et à voir ? Je crois que oui. L’idée de te savoir près de moi me plaît et me conforte. Mais je ne veux pas de leur don. Je ne chercherai pas à entrer en contact avec toi. Je te parle à ma manière. Dans ce journal. Tes présences, je les sens et je les devine. Plus que jamais. Tu es là.

 

12 avril 2003

Dix heures viennent de sonner à la grande horloge. Que s’est-il passé, ne serait-ce que sur le territoire français, pendant ces soixante minutes ? Des hommes ont  été bloqués dans des embouteillages à la périphérie de Paris, deux amoureux se sont éveillés dans une chambre d’hôtel à Cabourg et prennent maintenant leur petit déjeuner au lit, un père a assisté à la naissance de son premier enfant, une femme a flâné dans les rayons d’un supermarché, un collégien a écouté avec passion et dégoût son prof d’histoire lui conter le génocide arménien, un oiseau est passé sous les roues d’un conducteur trop pressé, deux amis ont discuté une partie de pétanques sous les platanes de la place d’Aubagne, un camionneur a déchargé sa livraison, une femme a écrit une déclaration d’amour à un homme et vient de la poster, et moi, j’ai pensé à toi pendant cette heure qui n’est plus.

 

13 avril 2003

 On dirait que les pommiers arborent fièrement leurs premières fleurs… Dans quelques jours, elles formeront un tapis rosé qui donneront un peu de couleur la pâleur du bitume.

On dirait que la nature poursuit son cycle, sa course sans fin.

On dirait que les saisons s’en vont et s’en viennent. On dirait que les années passent sans que rien ne se passe.

 

14 avril 2003 

Nuit passée à regarder les étoiles. L’univers infini. Pourquoi la vie ?

Où es-tu ?

Ne plus penser, ne plus attendre. L’impatience me guette, l’issue est proche. Surtout ne pas qu’ils s’inquiètent. Accepter ce qu’ils me promettent, leur donner beaucoup plus que cela pour ne pas qu’ils s’aperçoivent que mon seul but, mon unique désir est le dernier soupir qui me conduira jusqu’à toi. Je rêve d’un jour de sommeil éternel où la vie ne sera plus celle qui m’étouffe. Viendras-tu me chercher ? Sauras-tu me bercer comme quand j’étais ton bébé ? Garde un petit coin de ton grand voile blanc pour l’heure où je te rejoindrai dans cette prairie, sur ce banc que j’imagine le soir en m’endormant. La mort est-elle douce, le paradis si grand ? Comptes-tu en heures , en minutes ou en pouces ? Dis, pour toi, qu’est-ce que le temps ? Redescends-tu sur terre parfois, comme ça de temps en temps ? Juste t’asseoir près de nous tout doucement, histoire de voir que plus rien n’est comme avant.

17 avril 2003

J’ai sauvé une araignée ce matin. Elle allait passer dans le tuyau de l’aspirateur. J’ai tout stoppé net. Je l’ai rendue à Dame Nature. Tu m’appelais ‘Mademoiselle S.P.A’. Tu vois, je suis restée fidèle à ton gentil sobriquet.

J’aimerais tellement ne pas avoir changé, être la même qu’au ‘temps de toi’.
Je me souviens de mon sujet de bac philo « Peut-on être le même en des temps différents ?» Vaste question à laquelle je serai, encore aujourd’hui, bien incapable de répondre.

 

20 avril 2003

Il pleut. Le ciel est triste. Mon âme aussi. Je m’enroule dans le plaid du salon. Ne rien faire. Fermer les yeux et attendre.

Prendre un livre au hasard sur l’étagère de la bibliothèque. L’Empire des Anges de B. Werber.

 

27 avril 2003

 Personne ne m’aimera plus jamais comme tu m’as aimée.
Je n’aimerai plus jamais personne aussi fort que toi, je t’ai aimée.

 

29 avril 2003

C’est l’anniversaire de Geoffrey. Je lui ai préparé un fondant au chocolat. J’ai mis le champagne au frais. J’ai fait de mon mieux pour que ses 24 ans se passent ‘normalement’.

Ce soir, nous ferons semblant de faire comme si...

Je me souviens de ce dimanche matin où il est né. Mon petit frère a bien grandi.
Ton fils est devenu un homme.

 

Jamais dit

 

Tu as saigné toutes les larmes de mon corps,

Tu as lutté quand on te croyait mort,

Tu as rêvé ses yeux, sa peau si fort,

Tu as jeté des mots d’amour, des sorts,

 

Tu as juré qu’un jour, tu effacerais

Ce passé, embrumé de regrets

Balayés, les peurs à tout jamais

Oubliés, les jours à l’imparfait

 

Tu ne dis plus ‘maman’

La vie te l’a volée

Tu es devenu grand

Sans elle à tes côtés

 

Tu ne dis plus ‘maman’

La mort te l’a volée

Avant que tu n’aies eu le temps

D’être un homme, de l’aimer

 

Tu as cherché au fond de ta mémoire

Une image, une lueur d’espoir

Tu broyé tant de haine, tant de noir

Dans le froid des silences du soir

 

Tu souvent imaginé, je crois

Qu’elle guidait un peu tes pas, ta voix

Tout en haut de son étoile parfois

Je suis sûre qu’elle est très fière de toi

 

Tu ne dis plus ‘maman’

La vie te l’a volée

Tu es devenu grand

Sans elle à tes côtés

 

Tu ne dis plus ‘maman’

La mort te l’a volée

Avant que tu n’aies eu le temps

D’être un homme, de l’aimer

 

 

2 mai 2003

Hier, Delphine m’a accueillie vers 19h00 pour ce qui, au départ, ne devait être qu’un simple apéritif.  Elle se dit heureuse sans « lui ». Je ne l’ai pas crue mais je n’ai rien dit.

Comme au bon vieux temps, nous avons refait le monde autour d’une bouteille de vin de Bandol, de quelques olives noires et de mozarella parfumée au citron et aux feuilles fraîches de Basilic.

Delphine, c’est un million quatre cent vingt mille mots échangés en quinze ans, trois mille cent quatre vingt dix larmes et cent vint neuf fou-rires. Delphine, c’est la déchirure faite femme. Delphine, c’est bien plus que cela encore.

Je l’ai quittée à deux heures du matin. Il est 9h00. Je viens de me réveiller et elle me manque déjà.
Il faut que je pense à lui dire combien elle est importante pour moi.

Il faut que je dise cela à Carole aussi, et puis à Paul et puis aux autres , à tous ces autres qui sont ce qu’il me reste.
Il faut que j’apprenne à dire les choses.

Pourquoi ne t’ai-je jamais dit que je t’aimais ? En 25 ans, je n’ai pas trouvé une seule seconde pour te dire que je t’aimais. Et le temps n’est pas extensible et le passé est loin et il est trop tard et mes mots, tous ces ‘je t’aime’ que je couche sur le papier aujourd’hui n’y pourront rien changer. 

Mais tu le savais que je t’aimais, dis-moi, tu le savais, n’est-ce pas ?

‘Ma fille est affectueuse comme un camion’. Comme tu as du en souffrir…

 

3 mai 2003

Rentrée de maternelle. Première vraie séparation entre nous. Première déchirure mutuelle.  

Un mercredi après-midi. J’ai 5 ans. Tu m’accompagnes rejoindre un groupe des filles en tutus, je voulais ‘faire de la danse’. Tu me promets de rester dans un coin de la salle pendant l’heure de cours. De temps à autre, je jette des coups d’œil inquiets. Tout va bien, tu es là.

Quelques minutes après, je parcours la salle, plus personne. Peur, abandon…larmes. Tu reviendras me chercher, à la fin, comme les autres mamans.

C’est décidé. Je ne ferai jamais de danse.

 

5 mai 2003

Je me prépare à vivre mon 3 400ième jour sans toi.

 

9 mai 2003

Des enfants rient dehors. Ils sortent du collège et s’en vont rejoindre leurs familles. Ils font ce que j’ai fait pendant des années.

Il ne savent pas encore que le temps les attend au tournant, à deux pas.

L’inexorable,  l’inévitable, l’inéluctable temps qui volent l’insouciance et la pureté aux innocents. Et volent aussi les mères et les pères…

‘C’est dans l’ordre des choses’  Encore une mono-expression détestable servant à déjouer les questions, imposant sa logique et mettant un terme, un point final à toute forme de dialogue.
Quel ‘ordre des choses’ ? Enterrer ses parents n’est pas dans l’ordre des choses, non.

Aucun enfant au monde ne devrait avoir à subir cette épreuve.

L’ordre est un foutu désordre. L’ordre est une insulte à l’amour.

 

11 mai 2003

 Je viens de retrouver un papier entre deux livres. Encore une trace de passé qui refait surface, comme un invité surprise qui vient frapper à l’improviste. Entrez donc !

Matérialisé par une trace écrite ou encré au fond de la mémoire, le souvenir est là. Je le sais. S’il est si avare, si réservé, s’il ne se donne pas corps et âme en une seule fois, c’est parce qu’il doit se mériter.  

 

Je suis partie comme partent un jour ou l’autre tous les enfants. Je me suis laissée emporter par le tourbillon de l’amour. Tu t’es résignée à me laisser vivre ce que je pensais être mon destin de ‘femme’.

Parfois, tu venais passer une heure ou deux, dans ce petit appartement décoré comme un chalet. Tu t’asseyais sur un coin du banc à l’entrée et tu me parlais de ta journée. Des minutes belles et simples. Celles d’une mère parlant à sa fille, d’une fille parlant à sa mère.

 Nos « je me suis achetée une robe, regarde ! », nos « Je ne sais pas quoi faire à manger ce soir, tu veux pas me donner une idée ?! », nos « Ah bon, tu n’as pas aimé le téléfilm d’hier ?! », nos «On est invité à dîner chez les Douterbet demain », nos « Qu’est-ce qu’il a fait chaud aujourd’hui !», nos « Tu as raison », nos « Mais, on en reparlera à tête reposée », nos « On ne refera pas le monde », nos « Tu as bonne mine aujourd’hui », nos « Bisous, bye, à demain »

Nos yeux dans les yeux.

Conversations anodines ou profondes. Que sont devenus tous ces mots ? Envolés par le temps. Emportés par la nuit. Disparus avec toi.

Je donnerai dix ans de ma vie pour que ressuscite une seule de ces heures.

J’aurais voulu tout graver, tout avoir sur bande magnétique. Me repasser nos vingt six ans de vie partagée et tout remettre à zéro et recommencer encore et toujours à t’écouter, à te regarder bouger, parler, rire, te fâcher, dormir, soigner ma toux, m’embrasser sur la joue, mettre la table, répondre au téléphone, te lever, partir en courses, faire la vaisselle, lire, regarder la télévision, étendre le linge, te coiffer, m’ouvrir la porte, rompre le pain, balayer, prendre une photo, repasser, parler à une amie, porter ton cabas, te maquiller.

A te regarder VIVRE. 

 

14 mai 2003

Depuis quelques semaines, j’ai pris l’habitude d’aller boire mon café Place de la Marie tous les matins. La salle à l’étage offre une vue imprenable sur les badauds, les façades des magasins, le clocher de l’hôtel de ville.

Il y a très longtemps, quand nous partions faire quelques courses les mercredis et les samedis matin, une femme était peut-être déjà là, à ma place, aussi nostalgique que je le suis aujourd’hui et pour les mêmes raisons.

Pensive, je tourne la cuillère dans un café maintenant refroidi, le regard plongeant vers tous ces gens heureux, vers un présent dans lequel je cherche à retrouver quelques reflets du passé. Course vaine.

Toutes les femmes te ressemblent un peu mais aucune ne t’égale.

Je tente d’organiser mes pensées et de les retenir sur cette feuille.

Quelqu’un tousse. Je me retourne.

Le p'tit vieux du comptoir

Paysage
Cahoteux, inégal et hostile
Imposant corps à corps au vitreux pied fragile
Enroulé jalousement par la main asséchée
S'imprégnant intimement du verre policé
Dans lequel repose
Un breuvage né des vignes

Demi-lunes,
Astres des chagrins, satellite oculaires
Plongeant dans l'océan bordeaux ;
Baignade matinale, rituel qui désaltère
Apesanteur du temps zéro
Suspendant un instant au comptoir du présent
L'ultime éclipse annonçant le néant

Gorgées
Après gorgées, dans l'âtre du passé soufflent
Les chaudes vapeurs alcoolisées
Attisant quelques braises calcinées :
Remords d'hier, solitudes de demain,
Trop peu de prières pour les amis éteints
Vestiges d'un cimetière, ci-gît une vie sans festin.

L'homme
Se lève, l'âme s'en va avec son palliatif vinassé
Rejoignant pas à pas une foule agitée.
Je le verrai demain reprendre un ballon plein
Qui l'envolera ailleurs, court trajet aérien
Vers l'amnésie partielle, prêt à mieux affronter
L'horizon si funèbre d'une journée esseulée.

Lui et moi, nous nous ressemblons. Nous sommes deux estropiés de la vie qui tentons de nous consoler à notre manière. A chacun ses béquilles. Pour lui un verre de vin, pour moi ce carnet qui ne me quitte plus.

Dès que j’ai un besoin urgent de toi, je l’ouvre et je le noircis.

Un jour, peut-être, ces mots écornées seront couchés sur un papier plus beau, plus noble. Ces mots deviendront un livre. Ils ne m’appartiendront plus.

Ils entreront dans des foyers et seront lus par des inconnus.

Remettre cet exemplaire là, ce journal entre les mains de ceux qui, charmés par une quatrième de couverture ou intrigués par son titre l’emporteront avec eux, sera le geste le plus impudique de ma vie.   Suis-je assez inconsciente pour le faire ? Sans doute.

Tu mérites tellement d’être racontée. 

Et puis, si l’enfant devenu trentenaire, quadra, quinquagénaire ou sexagénaire qui a la chance d’avoir encore sa mère à ses côtés, si cet enfant, après avoir refermé ce petit cahier de pensées ne donne qu’un seul coup de téléphone, ne prolonge sa visite que de cinq petites minutes auprès de celle qui lui a donné le jour parce qu’il aura pris conscience que sa vie à elle n’était pas éternelle, pas plus que la sienne d’ailleurs ; parce qu’il aura admis qu’il fallait l’aimer chaque jour plus fort et le lui dire, le lui prouver… si cet enfant comprend cela, alors oui, je suis prête à avoir l’impudeur et l’inconscience de nous mettre à nu en exhibant ces quelques lignes, ces ‘petits bouts de nous’, ces restes de ce que fut Notre Histoire.

Retour à la page d'accueil